26 avr. 2022

Morts sur pied, les arbres chandelles sont très utiles

Les arbres chandelles, morts sur pied, sont d’une très grande utilité pour la biodiversité, si bien qu’il faut en conserver dans les forêts, voire en créer.

Louise Bouchardy
Louise BouchardyChargée de projet biodiversité
Morts sur pied, les arbres chandelles sont très utiles

On les appelle chandelles ou arbres chandelles, ces troncs morts sur pied sont d’un grand profit pour la biodiversité, si bien que les forestiers vont parfois jusqu’à préconiser de sacrifier quelques arbres vivants pour créer des chandelles et multiplier la vie là où elle s’est absentée. Cette pratique peu courante prend notre bon sens à rebours, mais il est parfois nécessaire de sacrifier quelques arbres pour l’épanouissement d’une forêt et de son écosystème.

Quelle est la valeur du bois mort dans une forêt ?

Mort sur pied ou au sol, un arbre n’a pas moins de valeur qu’un arbre vivant, pour ce qui concerne la biodiversité et le bien-être de l’écosystème. Paradoxalement, il y a plus de vie dans un arbre mort que dans un arbre vivant. Ce n’est évidemment pas l’arbre en lui-même qui vit davantage en étant mort, mais la multitude d’organismes à qui il sert d’hôte. Nombreux sont les animaux, les végétaux, les bactéries et les champignons à se ruer sur un arbre mort pour proliférer. Ils l’ont d’ailleurs bien souvent aidé à mourir, car dès qu’un arbre est affaibli, blessé ou sénescent, les insectes s’en donnent à coeur joie, les champignons aussi, à l’image de l’amadouvier qui s’installe bien à son aise sur la moindre blessure d’un hêtre, plus rarement d’un saule, d’un peuplier, d’un platane ou d’un marronnier, se propageant dans ses tissus et dégradant rapidement le bois. Or, plus il est présent dans une hêtraie, meilleure est sa santé. 
Ce sont ensuite les insectes saproxylophages, qui ont plaisir à assaillir du bois mort, sur lequel ils croissent et se multiplient. Puis, les oiseaux cavicoles qui y creusent leur loge (ainsi des pics) ou qui utilisent celui des autres : sittelles torchepot, chouettes… Mais encore chauves-souris, batraciens, reptiles. Tout ce petit monde s’éjouit fort que l’arbre soit mort.
Quant à la rosalie des Alpes, cet insecte coléoptère, cousin du capricorne aux longues antennes bleues, a besoin de hêtres morts ou mourants pour pondre ses œufs, et le développement de ses larves prend plusieurs années. Elle est malheureusement menacée de disparition et le dégagement des bois morts des forêts n’y est pas pour rien.
Bien d’autres espèces animales et végétales ont besoin de bois mort pour vivre. C’est le cas du pic tridactyle, qui ne peut s’en passer, mais encore de certaines mousses et fougères qui prolifèrent mieux sur du bois humide et pourrissant. La martre, l’écureuil et le loir sont définies comme des espèces cavicoles secondaires, auxquelles les troncs morts servent de refuge et de terrain de chasse. Parmi les oiseaux, il faut encore compter les mésanges, les gobe-mouches, les rouges queue.

Ces espèces qui recyclent le bois mort

Le recyclage de la matière ligneuse et la minéralisation de la matière organique sont le résultat d’une succession d’actions qui font intervenir des champignons, des insectes et des micro-organismes comme des bactéries. Selon l’essence de l’arbre, la situation géographique et climatique et, surtout, la santé de la forêt, la dégradation du bois mort en humus se fait plus ou moins rapidement. Cela peut prendre jusqu’à un siècle pour un arbre mort sur pied. Mais pour que ces organismes décomposeurs (champignons polypores de type basidiomycètes, agarics et bolets, insectes xylophages de type longicornes, buprestes, cossus, lucanes, taupins, élatridés, scolytes, ou encore larves de tipules, grosse vrillette puis micro-organismes) puissent accomplir leur travail, il faut qu’ils aient un terrain de chasse régulier pour se reproduire. Une forêt trop nettoyée ne laissera pas la possibilité de vivre à ce régiment de mangeurs de bois, aussi le premier arbre mort mettra-t-il beaucoup de temps à attirer la faune et la flore nécessaires à sa décomposition. C’est entrer dans un cercle vicieux où l’homme deviendrait le seul acteur du recyclage des organismes morts que de ne pas laisser se multiplier naturellement ses acteurs. 
C’est ainsi que la présence d’arbres dont le cycle biologique est entièrement bouclé en forêt est indispensable au fonctionnement de l’écosystème via le recyclage des matières organiques et minérales. Un arbre mort ne présente absolument aucun danger pour ceux qui l’environnent, bien au contraire. 

Bois de chandelle, quelle est son utilité ?

Le bois de chandelle, ainsi que l’on appelle ce bois mort sur pied, joue un rôle à part, complémentaire de celui du bois mort au sol. Mort, un arbre debout pourrit. En pourrissant, il joue un rôle d’éponge. Dans une forêt, la chandelle peut stocker des centaines de litres d’eau de pluie. Lorsque le temps est sec et chaud, l’eau s’en évapore, humidifiant et rafraîchissant l’air ambiant. Les arbres voisins et tout l’écosystème dont la chandelle est le centre en profitent. Puisque l’air chargé d’humidité est plus lourd, il aura tendance à plonger vers le sol pour former une nappe dont sauront tirer profit les graines et petits plants alentour, les gardant de la sécheresse. 
Par ailleurs, lors de sa décomposition, l’arbre mort sur pied rend lentement au sol la matière qu’il lui avait prélevée pour s’élever. Il y ajoute toute cette matière qu’il a synthétisée grâce à ses feuilles, soit de l’énergie solaire qu’il offre au sol, transformée. Ainsi, les jeunes arbres qui poussent autour d’une chandelle profitent de cet engrais qu’il apporte continuellement. Les champignons qui oeuvrent à le détruire finissent aussi par tomber au sol pour l’enrichir. Enfin, les bactéries qui étaient liées aux racines de l’arbre se dirigeront vers celles des nouveaux qui l’entourent, les rendant plus forts ou contribuant à faire périr les plus faibles. 
Les arbres chandelles sont ainsi, à tout point de vue, un avantage dans une forêt, si bien que lorsque certaines forêts sont en carence de biodiversité, il peut être nécessaire de dévitaliser quelques arbres pour permettre à tous les autres d’être plus résistants et de croître dans de meilleures conditions. Cela se pratique généralement par annélation, une technique qui consiste à écorcer un arbre sur toute sa circonférence en pratiquant une bande de 5 à 10 cm de large. Ensuite, on enlève par brossage le cambium qui adhère au bois, pour qu’il ne puisse survivre, puisque toute la vie d’un arbre se passe dans le cambium qui est sous l’écorce. Cette mesure que l’on peut estimer brutale a pourtant l’intérêt de permettre le développement des espèces saproxyliques. Effectivement, comme l’écrivent Cyril Courtial, Franck Herbrecht et Etienne Iorio dans La biodiversité des forêts ligériennes*, ”Dans un peuplement donné, le volume et la diversité de bois mort semblent être des caractères garants d’une importante richesse en espèces saproxyliques. L’augmentation même limitée du volume de bois a des effets positifs sur les coléoptères saproxyliques, au-delà de 30m3/ha cela permet à de nouvelles espèces de survivre.”

Bois mort en forêt, la taille compte

Si certaines études tendent à prouver que le bois mort au sol favorise davantage les espèces saproxyliques que le bois mort debout, d’autres études démontrent que l’assemblage de bois mort vertical et de bois mort horizontal assure une complémentarité dans l’écosystème. 
Enfin, le diamètre du bois mort est une propriété qu’il est essentiel de prendre en compte. Comme l’affirment les auteurs de l’étude précitée, “les pièces de bois mort de tailles différentes sont associées à des cortèges d’espèces saproxyliques distincts. Il est souvent considéré que les petits diamètres (souvent définis comme inférieurs à 10 cm de diamètre) hébergent moins d’espèces que les diamètres supérieurs (avec un diamètre supérieur à 10 cm), qui sont identifiés comme des habitats critiques pour certaines espèces rares.”
Ainsi l’Indice de Diversité Potentielle (IBP) du Centre National de la Propriété Forestière (CNPF) préconise-t-il de compter le nombre de bois morts sur pied d’une hauteur supérieure à 1 mètre, qu’il s’agisse d’arbres morts, de chandelles ou de souches hautes ; de même des bois morts de grosse dimension d’un diamètre supérieur à 37,5 cm à 1,30 mètre de hauteur et des bois morts de dimension moyenne (de 17,5 cm à 37,5 cm à 1,30 m de haut). Cela, dans le but d’assurer une biodiversité maximale. Nous appliquons ces préconisations dans nos forêts, c’est pourquoi il peut nous arriver de pratiquer des chandelles, afin de favoriser l’établissement d’une grande diversité d’espèces animales, fongiques et végétales.


*La biodiversité des forêts ligériennes. Amélioration de l’état des connaissances  et  contribution  à une  meilleure  intégration  de  sa  conservation  dans  les  pratiques  sylvicoles - Volet Invertébrés. Rapport GRETIA, 168 pp., 2019