Les arbres communiquent-ils ?

Nous prenons aujourd’hui conscience que les arbres sont plus complexes qu’on croyait, et qu’ils vivent en interférence constante avec leur environnement.

Sophie le Masne

Chargée de communication
Les arbres communiquent-ils ?

Au cours des dernières décennies, la science a fait d’étonnantes découvertes sur les arbres. Alors qu’ils ont été très longtemps considérés, en Occident, soit comme de la matière première pour le bois, soit au mieux comme des objets de décoration, nous prenons aujourd’hui conscience qu’ils sont plus complexes qu’on croyait, et qu’ils vivent en interférence constante avec leur environnement. Et si les arbres communiquaient entre eux ?

Un surprenant réseau de communication souterrain

Il n’est pas le premier à l’avoir découvert, mais c’est à lui que l’on doit d’avoir fait connaître au grand public le réseau souterrain par lequel les arbres échangent des informations, et bien plus encore. Le forestier allemand Peter Wohlleben a révélé au monde entier, dans son best seller La vie secrète des arbres, qu’un gigantesque réseau de champignons microscopiques permettait aux arbres d’échanger des informations. Celui-ci nomme ce réseau l’internet de la forêt, et pour cause : les mycorhizes que l’on peut même repérer à l’oeil nu sous les feuilles mortes des arbres, dans une hêtraie par exemple, sont autant de petits “câbles” par lesquels les arbres sont reliés les uns aux autres. 
La mycorhize, du grec myco, « champignon » et rhiza, « racine », est un terme qui a été introduit en 1885 par le botaniste Albert Bernhard Frank. Il définit la relation symbiotique qui existe entre les racines des arbres et les longs fils souterrains que tissent les mycéliums, lesquels ressemblent, si l’on en fait une cartographie souterraine, à notre world wide web. C’est pourquoi les biologistes l’ont surnommé wood-wide web. La chercheuse canadienne Suzanne Simard fut la première à mettre en évidence ce réseau de transfert mycorhizien du carbone entre des arbres en conditions naturelles, en 1997. 
Ainsi, loin de se gêner, champignons et arbres vivent en bonne entente et ont développé une forme d’entraide qui fait penser que les uns ne vivraient pas sans les autres, et inversement, ou avec la plus grande difficulté. Car les uns et les autres échangent de la matière organique et des minéraux, les champignons s’abreuvant notamment de l’eau que captent et emmagasinent les racines des arbres. 
A titre d’exemple, les scientifiques ont démontré que 30 à 40 % des minéraux captés par le réseau mycélien étaient rétrocédés à la racine, tandis que celle-ci apporte 20 à 40 % des glucides photosynthétisés au champignon. Ces relations sont si essentielles que les plantes dites pionnières, qui colonisent des espaces vierges et sont par conséquent dépourvues de mycorhizes, compensent l'absence de l'auxiliaire fongique en développant des structures racinaires qui imitent les filaments mycéliens. 
Mais les mycorhizes ont encore une autre utilité pour les arbres. 

Quand les champignons servent de téléphone aux arbres

Le monde végétal est bien plus complexe et intelligent qu’on pourrait le penser. Si l’intelligence des arbres soulève encore quelques menues critiques, leur capacité d’adaptation n’est plus à démontrer, de même que la mémoire que possèdent les plantes, non plus que la stratégie de défense qu’ils sont capables de mettre en place pour se protéger les uns les autres. 
C’est ainsi par le réseau racinaire que les arbres d’une même espèce communiquent entre eux au sein d’une forêt, mais pas uniquement. Comme le montre très bien un reportage télévisé diffusé dans Envoyé spécial, la stratégie collective est de mise entre les congénères. 
Lorsqu’un arbre, disons un hêtre, est attaqué par des chenilles, des parasites ou simplement un cerf venu brouter ses feuilles ou ses bourgeons, il avertit immédiatement ses congénères du danger qui est arrivé. A la manière des oiseaux qui poussent des cris facilement reconnaissables lorsqu’un prédateur entre dans les parages, les arbres se préviennent mutuellement. Ils sont seulement plus lents, mais les informations passent des branches aux racines, via le tronc, et des racines à celles des autres arbres auxquels ils sont connectés. Le signal d’alarme, qui fonctionne comme une impulsion électrique, se transmet à raison d’un centimètre par minute. S’il s’agit d’un prédateur venu s’attaquer aux feuilles, les autres spécimens de la même famille mettront en place une stratégie de défense immédiate en fabriquant des anticorps sous forme d’un tanin amer, qui rendra les feuilles immangeables. Le cerf ou la chenille n’ont plus qu’à passer leur chemin.
Pour l’heure, les scientifiques n’ont mesuré la communication entre les arbres que lorsqu’ils sont plongés dans un état de stress. Peter Wohlleben ne cache pas qu’il aimerait que l’on puisse définir si les arbres se font passer des messages lorsque les conditions leurs sont favorables, ou pour communiquer leur joie ou leur bien-être. Ce qui n’est pas impossible. 
Une autre forme de communication qu’il a notée, qui est d’ailleurs le point de départ de son livre, et qui a été relevée dans d’autres situations, est l’entraide des arbres, via le système racinaire, lorsque l’un est malade, par exemple. C’est ainsi qu’une souche en apparence morte peut être maintenue en vie par un vigoureux arbre voisin. Celui-ci partage les nutriments qu’il a notamment transformés via le processus de photosynthèse pour réveiller l’endormi et le soutenir jusqu’à ce que le convalescent soit assez fort pour se nourrir seul. De la même manière, les jeunes plants, qui poussent à l’ombre des grands, n’ont souvent pas assez de lumière pour photosynthétiser leurs nutriments. Ce sont alors les grands qui les nourrissent via les hyphes des champignons.
Il semble, également, que les vieux arbres ne se laissent pas mourir tant que leur descendance n’est pas assurée, et même qu’avant de mourir certains transmettent les nutriments qu’ils ont emmagasinés à leurs voisins. 
Les arbres mères nourrissent leur progéniture, et uniquement leur progéniture, soit ceux qui sont issus de leurs propres graines, jusqu’à ce qu’ils puissent les remplacer. Une fois de plus, cela se fait par les racines. Le hêtre est ainsi capable de reconnaître, à ses racines, celui qui porte son ADN. Tout comme il est capable de discerner un arbre de la même famille ou un étranger. 
Mais deux arbres de différentes espèces peuvent également échanger des informations et de la nourriture. Le sapin de Douglas et le bouleau à papier vivent par exemple en symbiose. Lorsque ce dernier est dépourvu de feuilles, en automne et en hiver, le carbone et l’azote lui sont apportés par le Douglas, tandis que le procédé s’inverse lorsque le bouleau a grandi et se trouve pourvu d’un feuillage abondant, à la belle saison.

Les arbres communiquent par l’air

Le système racinaire n’est toutefois pas le seul mode de communication des arbres entre eux. Ainsi ont-ils développé plusieurs sens, comme nous. Non seulement le toucher, mais aussi le goût, ou l’odorat, sinon la vue. Observez deux grands hêtres ou deux grands chênes, qui ont poussé côte à côte depuis des décennies. Aucun des deux ne gêne l’autre et chacun, par pudeur ou par respect, retient la pousse en longueur de ses plus grands branches afin qu’elles ne gênent pas son congénère, tandis qu’il les pousse loin du côté qui ne le gêne pas. De la même manière, leurs couronnes ne se toucheront pas, et, à moins qu’ils soient en concurrence pour la lumière, ce qui arrive normalement quand ils n’ont pas le même âge, l’un et l’autre respectent l’espace vital du voisin. 
Les phytoncides sont une autre manière de communiquer pour les arbres. C’est au biologiste russe Boris Petrovich Tokin que l’on doit ce terme qui désigne l’ensemble des composés organiques volatils antimicrobiens qu’émettent dans l'air les arbres et les plantes herbacées. Il s’agit des molécules biosynthétisées par les plantes pour se défendre contre les micro-organismes pathogènes. Présentes dans l'air environnant les plantes qui les émettent, et bien qu’invisibles, hommes et animaux les inhalent, tant par la peau que par les voies respiratoires. C’est là l’un des grands sujets de la fameuse sylvothérapie, que les Japonais nomment shinrin-yoku, et qui leur fait dire qu’une promenade en forêt renforce nos défenses immunitaires. 
Ce langage chimique élaboré permet aux arbres d’échanger constamment des informations sinon des éléments bienfaisants.
Ainsi donc, les arbres sont en relation permanente les uns avec les autres, se prévenant des dangers, se soutenant dans les périodes difficiles et redistribuant le fruit de leur labeur en passant autant par les airs que sous la terre. Oui, les arbres communiquent entre eux, et nous sommes loin d’avoir fini de découvrir tout ce qu’ils ont à se dire et s’offrir.