Alexis Jenni : le vivant qui entoure la partie morte de l’arbre est quelque chose de vertigineux à penser

Ecrivain et agrégé de sciences naturelles, Alexis Jenni se fait professeur de botanique dans un petit essai aussi pédagogique que poétique.

Alexis Jenni : le vivant qui entoure la partie morte de l’arbre est quelque chose de vertigineux à penser
©Laurence Honorât

Ecrivain, lauréat du prix Goncourt en 2011 pour "L’Art français de la guerre" (Gallimard), Alexis Jenni est également professeur agrégé de sciences naturelles. Dans ce bref livre, aussi érudit qu’éclairant, "Parmi les arbres. Essai de vie commune" (Actes Sud), il parvient à relier pour la première fois trois passions qui l'animent : son admiration pour les arbres, sa connaissance botanique et la littérature. Entretien avec un grand écrivain amoureux et connaisseur des arbres.

Comme Francis Hallé, vous critiquez la manière anthropocentrée de nous comparer aux arbres (ce qui a fait le succès du livre de Peter Wohlleben) ; les arbres n’ont rien à voir avec nous. Ils sont à la fois morts et vivants, potentiellement immortels, quand nous sommes mortels et soit vivants soit morts, écrivez-vous. 

Alexis Jenni : J’ai été très inspiré par Francis Hallé qui est un grand penseur des plantes et des arbres. Son travail scientifique, il l’a mené dans les années 70-80, discrètement, et on ne le découvre que maintenant. Il lui a fallu pousser loin l’exploration et les connaissances de naturaliste et de botaniste sur le terrain ; il lui a fallu beaucoup d’intuition pour en arriver là : ce n’était pas, alors, au cœur des préoccupations. Mais depuis quelques années, on trouve cela intéressant : de considérer les arbres en soi. Nous avons changé notre rapport au vivant. Le vivant en soi est à présent considéré comme une partie du monde. Nous sommes sortis de cette échelle du vivant qui était une posture verticale stipulant que l’homme était tout en haut et que les autres animaux, végétaux, etc., nous étaient inférieurs. Nous considérons désormais que chacun a sa façon de vivre et que l’homme est un cas particulier, mais l’arbre aussi. L’œuvre de Descola et celle de Morizot se placent dans cette mouvance : ce n’aurait pas été audible il y a 30 ans. Francis Hallé est aujourd’hui à la mode : il a 84 ans. La pensée écologique infuse petit à petit dans la culture générale. La collection Mondes sauvages d’Actes Sud fait beaucoup pour cela. Nous modifions notre regard sur la nature. 

Les arbres n’ont pas de langage mais sont leur propre langage, écrivez-vous. « D’eux, il ne faut pas attendre des mots articulés car ils sont eux-mêmes leur langage, c’est leur forme qui parle ; c’est leur forme tout entière qui est leur sens ; il faut seulement les regarder. » Les comprendre nous oblige-t-il à sortir de nous ?

Les arbres communiquent entre eux, a postulé Peter Wohlleben, ce n’est pas faux mais ça a induit beaucoup de monde en erreur. Oui, il y a une communication chimique entre les organismes vivants, ce n’est pas une nouveauté pour la biologie et c’est très trivial. Les arbres ont en effet des interactions complexes entre eux, avec ceux d’essence différente ainsi qu’avec d’autres organismes vivants : champignons, insectes, mammifères. Mais ce qui est vraiment intéressant, c’est que leur manière de communiquer modifie leur croissance et leur forme. 
En revanche, les arbres ne pensent pas comme nous, ne parlent pas comme nous – a priori. C’est leur aspect qui exprime des choses : leur biographie est sous nos yeux. C’est évident pour un forestier. L’homme n’est pas le sommet du développement du monde vivant. Son développement est particulier et parfait en soi, comme il en est de chacune des formes du vivant.

Le tronc n’est pas le corps de l’arbre mais une poutre faite de bois mort.

L’intérieur de l’arbre n’est pas ce qu’on croit, dites-vous. Il nous est ainsi essentiellement différent. L’arbre est « un tout autre ». Pourquoi ?

Le vivant qui entoure la partie morte de l’arbre est quelque chose de vertigineux à penser. Notre intériorité est physique et psychique. Notre intérieur est très vivant, c’est même peut-être la partie la plus vivante de nous, pour l’arbre c’est l’inverse. Mais le tronc est ce qui nous apparaît en premier et lorsqu’on représente un arbre, on s’en tient généralement au tronc et au feuillage, oubliant les racines. Or, le tronc n’est pas le corps de l’arbre mais une poutre faite de bois mort.

Vous avez cette image frappante d’un drap blanc qui sèche sur un fil à linge, soumis aux vents. La part vivante d’un arbre n’est pas plus que cela ? 

Si on enlève le bois mort et qu’on ne garde que les vaisseaux vivants de l’arbre (cambium, phloèmes…), l’arbre n’est plus qu’une pellicule vivante fragile et fine exposée au soleil où circulent les sèves. L’arbre n’est plus qu’un drap battu par les vents qui pompe l’eau des herbes en les caressant. 
Finalement, c’est revenir aux algues, qui sont les ancêtres des végétaux : elles sont très fines, ce sont des voiles qui flottent dans l’eau, abritant leurs cellules chlorophylliennes. 

Les arbres croissent dans le même temps qu’ils bougent ; ils sont en mouvement permanent, bien qu’on ne le voie pas, et leur mouvement, c’est leur croissance. Encore une chose qui est difficile à conceptualiser pour nous. 

Je suis un grand lecteur de science-fiction. J’ai toujours été fasciné par les étrangetés. Cela oblige à repenser des choses fondamentales. L’arbre ne bouge pas, à première vue, mais en réalité si, sur une échelle de temps long. Et il se meut en fonction des contraintes de l’environnement. 

Le bois de l’arbre est malléable, dites-vous. C’est assez étonnant.

Oui, il est malléable sur la durée. L’artiste Penone travaille avec ça. Regardez les glycines dont le tronc s’enroule souvent autour des supports : tiges de fer, grillages, portails ou grilles. La plasticité de leurs troncs est étonnante. Elles avancent et modifient leur anatomie très lentement. Les arbres font de même. On en voit d’ailleurs qui se contorsionnent pour passer sous ou sur des grilles, notamment dans les parcs.

L’arbre ne se nourrit pas par les racines

Au sujet des racines, vous écrivez: « les racines, c’est ce sur quoi on trébuche. » On ne l’a pas choisi mais c’est toujours en travers du chemin et c’est ce qui fait chemin. « La racine est ce qui est déjà là, nous gêne et quand même nous nourrit, et qui se développe en permanence en lien avec tout ce qui l’entoure ; et cela, finalement, pense. »

La racine empêche l’arbre de bouger et le nourrit ; mais elle bouge elle-même en permanence. Les racines sont en croissance perpétuelle pour aller explorer l’environnement. L’ensemble racinaire d’un arbre est aussi considérable que son feuillage. Il y a une sorte de symétrie entre les deux. Une université hollandaise a réalisé des schémas des systèmes racinaires des arbres, exercice très difficile car les racines ne se donnent pas à voir et il faut aller chercher leurs ramifications très loin. Leur rôle est de tenir les arbres, de leur apporter l’eau et les sels minéraux. Mais l’arbre ne se nourrit pas par les racines, alors que c’est ce qu’on pense spontanément. Il ne mange pas la terre ; il se contente d’en pomper l’eau et quelques sels minéraux.

« Chez la plante, pas de distinction entre le squelette et le muscle. » Vous écrivez aussi que les méristèmes, masses de cellules perpétuellement embryonnaires au cœur des bourgeons, peuvent donner aussi bien des branches que des feuilles ou des racines. C’est cela qui est étonnant, encore, dans les arbres : ils s’adaptent en permanence et se récréent constamment.  A la fois mémoire et renouvellement constant. Potentiellement immortels.

Chez l’homme, il existe quelque chose d’équivalent, ce sont les cellules souches présentes dans le foie ou la moelle osseuse. Ces méristèmes ne sont pas plus gros qu’une tête d’épingle et c’est leur développement, suivant les facteurs de croissance qui leur sont transmis, qui permettent de développer n’importe quelle partie de l’arbre. Ils possèdent en eux tout le patrimoine génétique nécessaire à développer un arbre entier.
On sait les manipuler chez le végétal, mais c’est beaucoup plus difficile chez l’animal. Finalement, ce qui fait mourir un arbre, ce sont les malheurs de sa vie. Au bout d’un moment, il peut y avoir un déséquilibre entre les parties productrices et celles qui ont besoin d’être nourries. Et puis, l’arbre est sujet à différentes attaques : champignons, insectes, incendies, tempêtes, vents, changement climatique… L’ensemble arbre mourra mais il peut aussi revivre par une branche, une souche… Francis Hallé dit qu’un arbre est comme une colonie de coraux qu’on peut développer en permanence. 

Comparant les arbres aux bâtiments, vous écrivez que « le moindre arbre, en montrant toutes ses fonctions, dégage une parfaite harmonie, réalisée avec une admirable économie de moyens, sans gaspillage ni de matière ni d’espace. » 

On voit dans un arbre toutes les fonctions vitales, comme dans l’architecture brutaliste. Les contraintes d’équilibre auxquelles il doit répondre nous le rendent beau. Je ne sais pas pourquoi. On lui trouve de l’harmonie. 

Quel est votre rapport personnel aux arbres ?

Un mélange de vulgarisation scientifique et de rapport intime. C’est ce qui a produit ce livre. Il m’a fallu des années pour réussir à l’écrire, à comprendre comment le commencer. J’ai compris qu’il fallait à la fois raconter des arbres singuliers et ma rencontre avec eux. J’ai grandi dans l’Ain, à la campagne dans le Bugey. J’ai passé beaucoup de temps dans la nature, en forêt. Puis, j’ai étudié les sciences et la botanique. J’ai également fait beaucoup de VTT. J’ai une fréquentation assidue et heureuse des forêts. J’entre en résonnance avec ces êtres, les arbres. Les dessins qui se trouvent dans ce livre représentent tous des arbres devant lesquels je suis tombé en arrêt. Quand l’un me touche précisément, alors je m’attelle à le dessiner. C’est comme une envie d’attraper quelque chose de ces êtres singuliers. Les études m’ont permis de comprendre comment ils fonctionnent ; j’ai développé des capacités d’écriture et j’ai un rapport particulier à eux : voici comment j’ai pu mener ce livre, il fallait la conjonction de ces trois éléments que sont le savoir, l’intimité et la littérature. Les sciences sont une aventure humaine et personnelle, malheureusement on les enseigne rarement comme cela, insistant trop sur la méthode. Francis Hallé, lui, l’a compris. 

Alexis Jenni
Parmi les arbres – essai de vie commune
Actes Sud, 124 p., 17,50€