Les entreprises ont intérêt à préserver la biodiversité

Les entreprises engagées en faveur de la biodiversité montrent une prise de conscience du nombre de services rendus par la nature à l'activité économique.

Clémence de la Cotardière

Chargée de communication BtoB
Les entreprises ont intérêt à préserver la biodiversité

Intégrer la préservation de la biodiversité dans leur modèle économique n’est plus une option pour les entreprises. Puisque les bouleversements climatiques sont devenus le problème majeur de notre époque, la sauvegarde de la biodiversité est la deuxième jambe sur laquelle nous devons marcher, le stockage du carbone par les forêts et tous les puits de carbone étant la première. Mais les entreprises ne doivent pas voir cela comme une obligation morale, plutôt comme une opportunité. Que produirons-nous sur une planète malade ? Et si la richesse de la diversité des espèces était liée à la richesse économique ?

Nos économies dépendent de la biodiversité

42% du montant des actions et obligations détenues par des institutions financières françaises, rappelait la présidente de la BCE Christine Lagarde lors de l’ouverture du Congrès de l’UICN à Marseille en septembre 2021, proviennent d'entreprises qui dépendent d'au moins un service ​écosystémique. Les services écosystémiques représentent les bénéfices offerts aux humains par les écosystèmes (forêts, ripyslves, tourbières, herbiers de posidonie…)
Emmanuel Macron, quant à lui, insistait sur ce fait : près de la moitié du PIB mondial est généré par des activités qui dépendent de la nature. En effet, le rapport Sukhdev sur l’économie de la biodiversité publié en 2009 estimait à 23 500 milliards d’euros annuels les services rendus par la nature. C’est peu dire, à ce compte-là, que la nature a de la valeur et qu’elle est notre richesse. L’intelligence de l’Homme oui, telle est la valeur ajoutée, mais cette intelligence ne serait rien sans l’appui qu’elle prend sur le monde du vivant, dans sa complexité et sa complémentarité. 
Pourtant, aujourd’hui, de nombreuses espèces sont en danger. La dernière édition de la liste rouge des espèces menacées dans le monde produite par l’UICN estime que sur les 142 577 espèces étudiées, 40 084 sont classées menacées. “Parmi ces espèces, 41% des amphibiens, 13% des oiseaux et 26% des mammifères sont menacés d’extinction au niveau mondial. C’est également le cas pour 37% des requins et raies, 33% des coraux constructeurs de récifs et 34% des conifères. Dans cet état des lieux, la France figure parmi les 10 pays hébergeant le plus grand nombre d’espèces menacées : au total, 1 889 espèces menacées au niveau mondial sont présentes sur son territoire, en métropole et en outre-mer.”
Or, le même économiste indien Pavan Sukhdev a calculé que l’érosion de la biodiversité coûtait chaque année entre 1.350 et 3.100 milliards d'euros

Quels sont les services que la biodiversité fournit aux entreprises ?

Il n’est pas besoin de chercher longtemps et de creuser loin dans notre cerveau pour découvrir quels services la biodiversité nous rend au quotidien. La nature fournit aux entreprises l’eau, la lumière du soleil mais aussi le vent, les minerais. Quelle électricité produirions-nous sans le soleil, sans l’uranium, sans l’eau, sans le silicium pour les panneaux solaires, sans le vent pour les éoliennes ? Or, les bouleversements climatiques modifient également la récurrence et la violence des vents, des marées, des tempêtes, le niveau des eaux. Et l’appauvrissement de la biodiversité est tout à la fois la résultante des modifications climatiques et un accélérateur de ces bouleversements. Plus la variété des espèces diminue sur Terre, plus les écosystèmes sont vulnérables, moins notre Terre est résiliente, plus le climat est mené vers des oscillations imprévisibles. 
Mais d’autres secteurs industriels dont nous utilisons les produits quotidiennement sont directement dépendants d’une Terre en bonne santé : les secteurs du luxe et de la cosmétique, de la pharmacie et de la parfumerie, de l’alimentation et de la diététique, de la rénovation, de la construction et de la décoration, des transports et du tourisme (qui souhaiterait visiter une île désertée, polluée ?). 
L’alimentation, ne serait-ce qu’elle, qui est le fondamental de notre vie sur Terre, est hautement dépendante de la richesse de la biodiversité. Puisque tous les écosystèmes et toutes les espèces vivantes sont liés, la préservation de tous leurs habitats naturels est indispensable. Si une espèce vient à disparaître, toute la chaîne alimentaire en est affectée. Abeilles, guêpes, papillons, frelons sont indispensables à la pollinisation, mais aussi à la nourriture des oiseaux (geai, pinson, bec-croisé, pic, gros-bec…) et des chauves-souris. Sans eux, les productions agricoles périclitent mais aussi les forêts, le coton, le lin, etc. 
De même, nous avons besoin de cours d’eau en bon état donc de zones humides et de forêts qui filtrent, de montagnes et de vallées fluviales le moins polluées possible, cela pour amoindrir le coût de l’épuration de l’eau mais aussi de toutes les zones que des eaux polluées auraient contaminées. Last but not least, rendez-vous compte que c’est grâce à la biodiversité que nous respirons. Une respiration sur deux nous est offerte par le phytoplancton des océans !
Aussi, que notre entreprise soit directement concernée par un service écosystémique ou qu’elle le soit de manière indirecte, au bout du compte la facture est toujours à la charge de la société, donc à la nôtre en tant que personnes morales et physiques car l’augmentation du coût de l’énergie ou du traitement des eaux a des répercussions directes sur l’économie de tous.

La biodiversité est une source d’inspiration inépuisable pour les entreprises

La nature dans toute sa diversité est une source d’inspiration inépuisable pour les entreprises qui doivent la chérir. Sans les oiseaux, aurions-nous inventé les avions et les hélicoptères ? De même, la toile de l’araignée stimule la recherche pour la fabrication de matériaux ultra-résistants, l’écholocation des chauves-souris intéresse les chercheurs qui souhaitent améliorer le principe du sonar, le ver marin Arenicola marina, cousin du ver de terre que l’on trouve communément sur nos plages de Bretagne, permet à la médecine de fabriquer de l’hémoglobine pour améliorer la préservation des organes en attente de transplantation ; un médicament anticancéreux est en cours de développement à partir d’une éponge marine ; d’autres scientifiques étudient le rôle d’une micro-algue capable d’utiliser la silice présente dans l’eau de mer pour fabriquer de solides enveloppes de verre et construire ainsi des architectures d’une incroyable diversité ; la recherche biomimétique cherche à percer le secret qui permet aux algues de concevoir du verre sans chauffer la silice : les débouchés seraient incroyables. 
Toujours dans le domaine marin, le liquide grâce auquel les moules restent accrochées à leur rocher par une forme de polymérisation et son durcissement au contact de l’eau nous intéresse pour produire des colles écologiques et performantes. 
Nous pourrions encore multiplier les exemples en évoquant la bardane dont l’aspect agrippant des graines a inspiré l’invention de la bande Velcro. Les inspirations de la diversité de la nature dans le développement des entreprises sont innombrables. 

Les standards environnementaux incluent de plus en plus la préservation de la biodiversité

Non seulement, il est désormais une évidence que la diversité du monde vivant nous inspire continuellement et nous offre des services dits écosystémiques, mais l’intérêt économique immédiat des entreprises est de prendre en compte ces problématiques qui s’imposent de plus en plus et deviennent un incontournable au même titre que la RSE. 
Pour une entreprise, prendre en compte la préservation de la biodiversité permet d’être mieux noté dans les systèmes de cotation (rating), contribuant ainsi au déploiement des initiatives d’entreprises dans ce domaine. Le train est en route, il faut le prendre au plus tôt, c’est le sens de l’Histoire. Le mouvement en faveur du climat et de la préservation de la Terre est profond, rationnel et justifié. 
S’il est encore aujourd’hui difficile d’évaluer et de quantifier l’impact des entreprises sur la biodiversité, c’est un mécanisme qui est amené à se mettre en place peu à peu, dans les années qui viennent. Le Groupe Caisse des Dépôts a publié, après cinq années de travail, une évaluation pour que les grandes entreprises puissent mesurer leur impact sur la biodiversité. Un peu sur le modèle des crédits carbone et de la contribution, des “unités de compensation” sont proposées. Mais c'est une démarche pour l’instant moins évidente que pour le carbone car la mesure d'impact est moins précise (à la fois l'impact néfaste qu'ont les activités sur les écosystèmes, et la mesure des bénéfices permis par les projets de biodiversité). Aujourd’hui, ce que propose la Caisse des Dépôts et Consignations (mesures d’impact, propositions de réduction, projets de contribution) est onéreux, complexe, et pas à la portée de toutes les entreprises. La démarche est néanmoins intéressante et nous conforte dans cette intuition que nous avons depuis plusieurs années : la biodiversité est l’enjeu des entreprises dans les années qui viennent, maintenant que le sujet du carbone est intégré.