Un printemps sur un chêne avec Edouard Cortès

Après avoir construit une cabane dans un chêne, l’écrivain et voyageur Edouard Cortès y a passé un printemps, qu’il raconte dans son livre “Par la force des arbres”.

Un printemps sur un chêne avec Edouard Cortès

Ce n’est pas pour une performance artistique qu’Edouard Cortès a passé trois mois seul dans une cabane en haut d’un arbre, mais pour retrouver le goût de la vie. “Par la force des arbres”, le récit qu’il a tiré de cette expérience forte, nous a donné envie d’en savoir plus. Entretien avec un homme enfin descendu de son arbre.

Qu'est-ce qui vous a poussé à chercher refuge dans un arbre ?

Edouard Cortès : Ce qui m’a poussé en haut d’un arbre, c’est une mélancolie. On dirait aujourd’hui un burn-out, mais je me méfie de ce mot qui ne désigne rien de spécifique. C’est à un épuisement de la vie que j’ai dû faire face, me trouvant à bout de souffle. J’en suis arrivé là pour plusieurs raisons, la première parce que j’ai été agriculteur pendant sept ans et que la vie agricole use, rape, érode tout ce qui est en nous. 
A l’issue de ces sept années, j’ai vendu mon troupeau et mis la clé sous la porte. Je me suis retrouvé démuni, ne sachant plus que faire. C’est là que j’ai été assailli par cette puissante mélancolie. Comment échapper à cet échec et à ce désarroi ? 
J’avais au fond de moi ce rêve enfantin de cabane dans les arbres mais il fallait que quelque chose ou quelqu’un allume la mèche : ça a été Cyrano de Bergerac. Tout à la fin de la pièce de Rostand, alors qu’il agonise et va tomber, Cyrano refuse toute aide, s’adosse à un arbre et dit : “Rien que l’arbre !”
J’ai alors songé qu’on pouvait, dans la mélancolie, avoir un peu de panache, et recours aux forêts pour conjurer le sort. Je me suis enforesté, pour reprendre le mot de Chateaubriand, et j’ai passé un printemps incroyable dans un chêne, à six mètres de haut ! 

La vie à la campagne n’est donc pas reposante dans toutes les situations ?

Il y a une infinie noblesse à travailler la terre et nourrir les hommes. A travailler le paysage et nourrir ceux qui habitent le pays. En revanche, il y a une immense peine, un immense labeur à travailler la terre ou s’occuper de bêtes. Je le soupçonnais avant de m’y lancer mais il y a un autre labeur qu’on ne soupçonne pas, qui occupe quasiment la moitié du temps et de l’énergie de l’agriculteur, c’est le labeur administratif : chercher les subventions, remplir des dossiers sanitaires, des dossiers de la PAC, etc. Et c’est un labeur terriblement rongeant et déprimant.  
On peut ajouter à cela que la mondialisation détruit la paysannerie française et le métier de paysan, dans la mesure où celui-ci est tributaire des prix fixés par la production mondiale. Comment, dans ces conditions, concurrencer l’agneau produit en masse en Nouvelle-Zélande ?

On retrouve les mêmes problématiques dans l’agriculture et dans l’exploitation de la forêt. Dans la mesure où le marché mondial est ouvert, il n’y a plus de protection de nos forêts ni du paysan, les prix sont en chute. C’est pourquoi on ne sait plus aujourd’hui vendre un chêne ou un hêtre, et il nous faut du pin rapidement, pour des questions de rendement et de coût, ce qui est source de désarroi. En France, nous avons beaucoup de mal à vendre des chênes, car c’est un bois qui coûte trop cher et qui pousse trop lentement. Il reste peu de scieries françaises qui l’exploitent. De grandes quantités de chênes français sont envoyées en Chine. 

La vie paysanne, donc, est fatigante, mais la vie en pleine nature est reposante. Etant berger, j’aimais à faire pâturer mes brebis et les conduire en forêt ou sur des prairies, ce qui est reposant. Mais derrière, l’immense fatigue est provoquée par les soins donnés aux bêtes et la paperasse administrative. Se rendre dans les bois en poète, en observateur ou en cueilleur nous extrait de ce rapport : ce n’est plus de l’ordre du travail, mais une manière de se nourrir de la beauté et du silence. On se laisse enseigner et enrichir par la forêt. 

Quelles sont les richesses de la forêt ?

Les richesses de la forêt sont multiples. Elles sont matérielles : régulation du climat et de la température. Les forêts font pleuvoir et mènent l’eau à la terre de manière prudente et douce. Elles protègent les sols et les enrichissent. Elles protègent la biodiversité. Ce sont les biens essentiels de la forêt.
Ensuite, il y a l’écho des forêts qui s’apparente à la beauté, à l’écologie poétique : il s’agit des biens immatériels, qui ne se quantifient pas. Ce sont ceux qui ont été négligés par notre gouvernement, en ne nous donnant pas accès à la nature pendant le confinement, ce qui est une folie, quand on sait que les gens ont tourné en rond dans leur appartement sans pouvoir sortir, ou pas plus loin qu’un kilomètre. Y avait-il des gens à contaminer dans les forêts ? Au contraire, les arbres sont des antivirus et des antidotes incroyables à ce que l’on vit. 
Les arbres sont des êtres amènes, qui nous apportent la quiétude et la tranquillité. Un ami bûcheron me disait que ce qu’il appréciait notamment dans son métier, c’était cette immense paix que lui offrait la forêt : le dernier lieu où être tranquille et seul ! 
C’est le recours aux forêts comme un supplément d’âme.

Combien de temps avez-vous passé perché sur un arbre ?

Je suis resté trois mois dans ma cabane, sur le chêne, mais la construction de la cabane m’a pris un mois, donc j’ai vécu quatre mois dans cette forêt du Périgord. J’avais l’habitude de fréquenter les forêts avec mon troupeau. Ce qui a été différent, c’est que j’y demeurais nuit et jour, ne rentrant plus chez moi, ayant coupé tous les réseaux et sans téléphone ni Internet. 
Avant cela, j’ai voyagé, j’avais déjà un lien fort avec la forêt mais c’était un rapport de promeneur et d’explorateur. Cette fois, je me suis laissé traverser par la forêt. J’ai effectué un voyage immobile. J’ai pris le temps d’affronter mes démons intérieurs. Mes forêts intérieures, aurait dit Dante. 
J’ai vécu cela au printemps, admirant ce qu’offre un chêne après sa période de dormance

N’est-ce pas la meilleure des thérapies, la vie dans un arbre ?

Evidemment ! Il ne faut toutefois pas réduire les forêts au rang de thérapeutes. Les arbres sont des amis, comme le dit Victor Hugo. Ce sont des amis feuillus qui nous écoutent, et qui nous parlent. Je pensais murmurer à l’oreille de mon chêne, et c’est en réalité lui qui a murmuré des mots doux et consolants à mon oreille. J’ai pris sa force, par sa sève, et ses mots de consolation par ses rameaux et par ses feuilles. 
L’arbre peut être considéré comme un thérapeute, mais c’est d’abord un ami. J’aime l’idée que les arbres soient vivants, comme chez Tolkien. Les arbres sont ces êtres capables de nous montrer un chemin d’enracinement et un chemin vers le ciel. Ils nous enseignent également à nous laisser traverser par la vie. En cela, ils sont de merveilleux médecins et maîtres.

N’avez-vous connu aucun ennui au cours de ces trois mois ?

Non, pas du tout. Je ne m’ennuie jamais dans la forêt et ces trois mois ont été un véritable enchantement. C’est en allant dans la merveille de l’arbre, avec ma loupe de botaniste pour observer le lichen, l’écorce, de minuscules escargots qui y logent, que j’ai été réconcilié avec la vie. J’ai vécu une véritable exploration sans descendre de mon arbre. 
Il y a cette dimension minuscule, mais aussi la dimension gigantesque : l’arbre étale ses branches et s’élance haut. Juché sur lui, on se sent appartenir au cosmos. Il y a quelque chose de presque druidique, de l’ordre du sacré. Une forêt est comme une cathédrale : immense, silencieuse, en dépit du chant des oiseaux, de l’aboiement du chevreuil, du glapissement du renard, de l’alerte du geai des chênes
Je ne me suis jamais senti seul en forêt, et je n’y ai pas peur. Je pourrais craindre une mauvaise rencontre avec un sanglier énervé mais même un vieux solitaire, si vous ne l’excitez pas, il passe son chemin. Plus de 250 espèces animales gravitent autour du chêne, et ce sont des amis qui m’ont accompagné et très peu dérangé, alors que je les ai sans doute un peu dérangés. 

Vous évoquez aussi dans votre livre le rapport des forêts à l’Histoire

En France, chaque forêt a son histoire. Dans le Périgord, c’est celle des charbonniers, des trufficulteurs, des bergers, des merrandiers, des feuillardiers. Et chaque forêt est liée à l’Histoire de France. Certaines forêts ont effectivement recouvert les champs de bataille de la Première Guerre mondiale, à Verdun par exemple. Les forêts nous rendent encore un autre service : elles nous rendent la mémoire et nous rappellent qu’il n’y a pas d’avenir sans racine. Comme l’écrit superbement Victor Hugo : “Toute idée, humaine ou divine, qui prend le passé pour racine a pour feuillage l’avenir”. 

Vous écrivez à la fin de votre livre : “il faudrait offrir à ceux que l’on aime des bouquets d’arbres à planter plutôt que des fleurs coupées”...

Oui, c’est un aphorisme qui va dans le sens de ce que fait EcoTree. Les arbres sont un merveilleux cadeau. Autrefois, on offrait des arbres à planter pour la naissance ou la mort. Dans une région de France, je ne sais plus laquelle, la tradition veut même que l’arbre planté à la naissance serve pour le cercueil. Un arbre peut, par conséquent, accompagner toute la vie d’un homme. 
Nous avons besoin des arbres ! Il faut en planter, bien les planter, non pas comme des champs de maïs, transgéniques et irrigués au glyphosate, ce qui est hélas encore souvent le cas. Il faut planter des arbres pour la beauté qu’ils nous offrent. Et c’est parce qu’ils nous donnent à voir quelque chose du monde en plus, que l’on souhaite en offrir.
En définitive, il faudrait offrir des arbres aux femmes, pour aller s’y percher avec elles !

 

Edouard Cortès, Par la force des arbres, éditions des Equateurs, 174 pages, 18€

Edouard Cortès

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