16 juin 2023

Que faire face aux effets du réchauffement climatique sur notre premier puits de carbone hexagonal ?

Alors que l’accroissement de la forêt marque un stop brutal depuis une décennie, quel comportement adopter pour préserver notre premier puits de carbone ?

Théophane Le Méné
Théophane Le MénéDirecteur Général
Que faire face aux effets du réchauffement climatique sur notre premier puits de carbone hexagonal ?

Les chiffres communiqués par l’IGN mettent en évidence un net ralentissement de l’accroissement de la biomasse forestière depuis une dizaine d’années. Alors que la surface forestière ne cesse de s’étendre depuis plus d’un siècle, il semble que les épidémies, les sécheresses et le mode de gestion appliqué à nos forêts de France aient raison de son accroissement en volume. La forêt française menace-t-elle de rejeter plus de CO2 dans l’atmosphère qu’elle n’en absorbe ? Quelles en sont les raisons ?

La forêt française : premier puits de carbone en phase d’extinction ?

Alors qu’elle absorbait 57,7 Mteq CO₂ en 2011, la forêt de France n’en a absorbé que 31,2 millions en 2021. Ce qui représente 7,5% des émissions nationales et ne suffira pas à répondre aux enjeux mondiaux ni à la Stratégie nationale bas carbone (SNBC) du gouvernement français. 
En une décennie, la capacité d'absorption du carbone par le premier puits naturel a été quasiment divisée par deux. C’est une très mauvaise nouvelle. Que plusieurs facteurs expliquent et que le Rapport Citepa 2023 résume ainsi : “Ce puits net connaissait une tendance générale à la hausse entre 1990 et 2005, malgré une baisse ponctuelle liée à la tempête de 1999. La croissance des arbres et un taux de récolte peu intensif expliquaient une capitalisation des arbres sur pied. À cette croissance en volume s’ajoute une croissance en surface de la forêt française. Depuis 2008, et surtout depuis 2013, ce puits a connu une stagnation puis une forte baisse, principalement du fait d’une hausse de la mortalité des arbres par l’effet de sécheresses et d’épisodes sanitaires, d’un ralentissement de la croissance, et d’une hausse des prélèvements.”

Nous ne pouvons pas parier sur une résolution de cette crise pour un retour au statu quo ante

Les régions de France les plus touchées par le dépérissement de leurs forêts, par conséquent celles où l'action des puits de carbone est devenue négative sont : Hauts-de-France, Grand Est, Normandie, Rhône-Alpes-Auvergne et Corse. Les causes ne sont pas évidentes à déterminer, notamment pour la Corse, mais on peut gager que l’épisode du cynips qui affecte les châtaigniers depuis une douzaine d’années n’en est pas innocent (de même que les feux de forêt). Dans trois autres grandes régions, le scolyte est sans doute le premier responsable du dépérissement de millions d’arbres. Car, comme le démontre l’IGN, la forêt française a connu un accroissement de la mortalité de 54% au cours de la dernière décennie.
Néanmoins, si épidémie de scolytes il y a, c’est que son abondance a été favorisée par deux phénomènes : les sécheresses et les hivers trop doux, ainsi qu’une sylviculture qui avait largement misé sur la monoculture d’épicéas dans des régions qui ne sont pas son aire de répartition naturelle. 
Quoi qu’il en soit, il serait irresponsable de songer que, l’épisode des scolytes passé, tout irait pour le mieux et que les forêts retrouveraient leur essor d’antan. Avec les bouleversements que nous traversons, il va falloir s’habituer à ce que la nature aille de crise en crise. D’ores et déjà, on craint qu’une nouvelle épidémie, déjà installée au Portugal, celle des nématodes, s’invite dans les Landes et fasse de la plus grande forêt artificielle d’Europe un festin. Au détriment du Pin maritime sur lequel nombre de forestiers parient comme sur une essence d’avenir. Il est vrai que le Pin maritime a bien des atouts à faire valoir.

Gestion forestière : première coupable ?

A ce titre, faut-il remettre en cause la gestion sylvicole ? Les forestiers doivent rester humbles face aux bouleversements climatiques en cours. Certains faits sont néanmoins têtus : les grands boisements qui dépérissent actuellement sont essentiellement ceux qui ont été menés en monoculture et/ou avec des essences inadaptées aux conditions climatiques actuelles. Nous récoltons aujourd’hui les erreurs commises après-guerre mais qui étaient les solutions qui semblaient les plus efficaces à l’époque et qui ont fonctionné pendant plusieurs décennies. Encore une fois, sachons humilité garder. 
Toutefois, le mélange d’essences est une garantie de résilience des écosystèmes forestiers et doit toujours être privilégié ; de même que les coupes à blanc sur de grandes surfaces, en démoralisant l’écosystème présent et en livrant le sol forestier aux semonces du soleil et aux intempéries, doivent être évitées. 
Il y a encore du chemin à parcourir avant que tous les plans de gestion favorisent le mélange pied à pied et la sylviculture à couvert continu promus par PRO SILVA.

Laisser les forêts en libre évolution ou accélérer les coupes ?

Si toutefois, nous préconisons le mélange des essences pour parvenir à une résilience du milieu, la réponse est plus nuancée en ce qui concerne la conservation des bois sur pied : couper plus tôt ou plus tard ? Tout dépend en réalité de la situation. 
Bien entendu, freiner le taux de prélèvement dans les forêts peut sembler le meilleur levier pour que les forêts absorbent davantage de CO2. Si l’on coupe moins d’arbres, il y en a davantage pour capter le carbone de l’air. D’ailleurs, certains propos semblent plaider en ce sens : « Dans les Pyrénées, dans les Alpes, en Provence, une grande partie des forêts sont presque en libre évolution parce qu’elles sont très difficilement exploitables. Malgré la hausse de la mortalité, comme la récolte est très faible et n’a pas augmenté, les puits ne diminuent pas trop », explique ainsi dans Le Monde Philippe Ciais, climatologue au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement et spécialiste du cycle du carbone. 
Ce n’est néanmoins pas si simple car, outre le fait que les forêts laissées à elles-mêmes sont très fortement sujettes aux incendies (c’est ce qui arrive souvent en Corse et en Provence), une étude scientifique plaide pour la régénération naturelle comme manière d’adapter les essences aux défis en cours et à venir et, ce faisant, démontre que les arbres (le chêne, dans le cas de l’étude), gagnent en rapidité d’adaptation en bénéficiant de cycles sylvicoles courts, c’est-à-dire en étant prélevés plus tôt. 
C’est ainsi que les auteurs de l’article paru dans The Conversation, trois scientifiques de l’Inrae, concluent : “La sélection naturelle ayant surtout lieu au stade jeune, des cycles plus rapides de régénération seraient vraisemblablement plus favorables à une adaptation rapide.
C’est néanmoins une solution à prendre avec des pincettes mais il doit être possible, dans le cadre d’une sylviculture irrégulière dont le couvert est continu, de prélever certains arbres plus jeunes (dans le cas du chêne, ce ne sera pas avant 80 à 100 ans) afin que leurs rejetons aient éventuellement plus de chances d’adapter leur patrimoine génétique. Mais quoi qu’il en soit, le plus important est de miser sur la régénération naturelle pour cela. Car avec des coupes rases suivies de régénération artificielle, il est certain qu’il n’y aura pas de brassage génétique, donc qu’on ne laissera pas sa chance à l’adaptation potentielle.

Une chose est sûre : il nous faut drastiquement et urgemment diminuer nos émissions de GES…

Alors, si sur certains points les forestiers en sont à faire des conjectures ou des réponses de Normand, arguant que tout dépend de la situation, il en est un qui n’appelle aucun dilemme : la diminution de notre empreinte carbone. 
Attendu que les forêts françaises captent de moins en moins de CO2, que dans certaines régions comme les Hauts-de-France et le Grand Est, elles en sont déjà à émettre plus de CO2 qu’elles n’en absorbent. Que, par ailleurs, nous demandons sans doute trop aux arbres, qui ne sont pas les éboueurs de notre temps et qui sont eux aussi abîmés par les autres gaz toxiques (CH4, N2O, HFC, PFC, SF6, NF3, SO2, NOx) que nos activités rejettent. Que, par ailleurs, nous constatons que nous n’arrivons même pas à tenir nos engagements en comptant sur le puits de carbone actif qu’était notre forêt il y a dix ans, la première véritable solution d’avenir est la réduction drastique et immédiate de nos émissions de GES.

… et encourager la recherche et le développement de solutions pérennes

Concomitamment à la réduction des émissions, il nous faut soutenir la recherche et le développement de nouvelles mesures qui soient à la fois adaptables dans l’immédiat et qui ne créent pas de nouveaux problèmes à l’avenir. 
Implanter des essences d’arbres exogènes est ainsi une mesure qui doit être prise avec des pincettes. Par exemple, il serait tout à fait prématuré et irresponsable de soutenir que le chêne zéen serait l’essence à planter pour répondre à tous nos problèmes. Néanmoins, le travail de recherche que mène l’ONF dans ses îlots d’avenir est tout à fait intéressant et indispensable. C’est dans cette même logique que nous soutenons un projet tripartite de recherche sur l’adaptation des forêts aux modifications climatiques en milieu méditerranéen avec Nicolas Luigi, expert forestier, Georges Pottecher, gérant fondateur de FORESTYS et Arnaud De Grave, forestier d’EcoTree. C’est aussi dans cette logique que nous développons un projet de recherche sur le biochar comme amendement des sols forestiers et puits de carbone
Ces projets vitaux pour l’avenir de notre espèce sont financés par des entreprises privées. L’Etat en soutient également par les financements de l’ONF, de l’Inrae, de l’Inra, etc. 

Il est indispensable que les financements privés et publics favorisent l’avenir de tous par la recherche de solutions de captation du carbone que nous émettons. Mais que, dans le même temps et même dans un premier temps, ils usent de leur puissance financière et législative pour endiguer drastiquement les émissions de GES des pays riches.


 

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