Néonicotinoïdes : que faut-il penser d’une nouvelle autorisation ?

Néonicotinoïdes : que faut-il penser d’une nouvelle autorisation ?

Pour résoudre dans l’urgence la crise que traverse la filière sucrière, le gouvernement français veut de nouveau autoriser l’usage des néonicotinoïdes qui avaient été proscrits en 2018. L’interdiction des néonicotinoïdes avait été demandée et obtenue par le parlement pour les raisons que les substances actives de ce produit phytosanitaire étaient nocives pour les insectes pollinisateurs, notamment les abeilles. Que penser de cette nouvelle autorisation ?

Betteraves sucrières : une filière en crise

Parce que la filière des betteraves sucrières est en crise, le gouvernement s’apprête à déroger à l’interdiction qu’il avait lui-même instaurée au 1er septembre 2018
Nous l’entendons bien, la culture de la betterave française est compromise cette année, à cause des pucerons verts qui transmettent la jaunisse aux feuilles de betteraves, compromettant les récoltes, et donc toute la filière sucrière. Ce n’est pas négligeable, car sans production de sucre français, c’est toute une filière qui est menacée, 46 000 emplois directs, et bien plus d’emplois indirects. Il est normal que les professionnels de la filière tirent la sonnette d’alarme et en appellent au gouvernement pour les seconder. 
Faut-il pour autant répondre dans l’urgence et repousser de nouveau un problème chronique ? Certaines voix, dont celle de Delphine Batho, députée et ancienne ministre de l’Ecologie, mettent en cause une filière qui ne veut pas se réformer et ne compte que sur les néonicotinoïdes pour lui permettre d’être productive. 

Que sont les néonicotinoïdes ?

Selon l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail), les néonicotinoïdes “sont des substances insecticides dites systémiques utilisées en agriculture pour protéger les cultures de ravageurs, mais aussi en tant que biocides ou médicaments vétérinaires.” En 2018, cinq substances actives de la famille des néonicotinoïdes avaient été approuvées pour des usages phytopharmaceutiques au niveau européen. L’Anses reconnaissait que depuis leur utilisation, au début des années 1990, des inquiétudes avaient été exprimées dans plusieurs pays d’Europe quant à leur possible impact sur la santé des abeilles
Il s’agit donc de molécules chimiques principalement utilisées en agriculture pour la protection des cultures en luttant contre les nuisibles. 

Les néonicotinoïdes sont-ils un danger pour les abeilles ?

Selon l’Anses, “La loi "Pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages" du 8 août 2016 (article 125) prévo[yait] l’interdiction des produits phytopharmaceutiques contenant des substances actives de la famille des néonicotinoïdes, ainsi que des semences traitées avec ces produits à compter du 1er septembre 2018.” 
Mais la loi prévoyait également la possibilité de déroger à l’interdiction jusqu’au premier juillet 2020, sur la base d’un bilan établi par l’Anses pour comparer “les bénéfices et les risques liés aux usages de ces produits avec ceux de produits de substitution ou de méthodes alternatives” Le bilan porterait alors “sur les impacts sur l’environnement, notamment sur les pollinisateurs, sur la santé publique et sur l’activité agricole.”
Il était donc reconnu que l’usage des insecticides neurotoxiques pouvait être néfaste aux insectes pollinisateurs, notamment aux abeilles.
En 2016, l’Anses publiait un rapport sur “les risques présentés par les insecticides à base de substances néonicotinoïdes pour les abeilles et les autres pollinisateurs.” Elle rappelait “qu’en l’absence de mesures de gestion adaptées, l’utilisation des néonicotinoïdes entraîn[ait] de sévères effets négatifs sur les espèces pollinisatrices” et soulignait “ la pertinence du moratoire européen décidé en 2013.”
Prudente, elle indiquait pourtant que les néonicotinoïdes pouvaient être utilisés sans danger sous certaines conditions. 
L’Union européenne a reconnu que le risque que présentaient certaines substances actives n’était pas acceptable, et la France a interdit l’usage de tout néonicotinoïde sur son territoire. Aujourd’hui, le gouvernement fait machine arrière et le ministère de la Transition écologique, nous explique que ce n’est pas un réel danger. 

La culture de la betterave est-elle un cas particulier ?

Si l’interdiction des néonicotinoïdes n’est pas remise en cause, dans son principe, nous dit-on, elle est partiellement levée, mais uniquement pour la culture de la betterave à sucre, qui souffre. Il faut donc sauver le soldat betterave ! Un long article publié dans Futura Planète expose les raisons pour lesquelles l’utilisation des néonicotinoïdes n’est pas dangereuse dans le cas de la culture de la betterave sucrière. 
“Utilisée en enrobage de semences, la formulation contenant un néonicotinoïde est assimilée par la graine. En se développant, la plante fait circuler le produit dans ses racines et ses parties aériennes. Ce qui la protège jusqu'à la dégradation de l'insecticide. On parle de protection systémique.” L’inconvénient majeur de cette méthode très efficace est qu’elle “agrémente le pollen et le nectar du néonicotinoïde concerné. Ce qui peut, selon les doses, intoxiquer les insectes butineurs.” Le néonicotinoïde peut également contaminer le sol, en se désagrégeant et les oiseaux qui mangent les graines empoisonnées
Mais puisque les betteraves à sucre sont des plantes bisannuelles, les insectes ne seraient pas intoxiqués par le nectar et le pollen, puisque les plantes ne fleurissent pas la première année. Les gouttes délivrées par les plantes n’auraient aucune chance non plus d’être bues par les insectes. Le dépôt de poussière émis par les graines serait négligeable. Et les graines étant plantées à 2,5 cm dans le sol, les oiseaux n’auraient aucune chance de les picorer et de s’empoisonner avec. 
Il semblerait que les substances résiduelles dans le sol soient négligeables, toutefois nous manquons de véritable étude scientifique sur le sujet. Et l’on nous assure que le ministre de l’Agriculture “proscrira les cultures attractives pour les pollinisateurs durant une ou plusieurs années après la culture de betterave sucrière.” Jusqu’à la prochaine dérogation ?

Y a-t-il une alternative aux néonicotinoïdes ?

Trêve de mauvaise foi, une question est assez peu abordée dans toute cette littérature, c’est celle de l’impact sur la santé des hommes. Il n’y a peut-être pas encore assez de recul pour le connaître. 
En 2016, l’Anses avait été saisie par les ministres de la Santé et de l’Environnement et la secrétaire d’Etat à la biodiversité, afin de réaliser une expertise approfondie concernant les effets sur la santé humaine de l’ensemble des substances néonicotinoïdes autorisées. Ses travaux ne mettaient pas en évidence “ d’effet nocif pour la santé humaine, dans le respect des conditions d’emploi fixées dans les autorisations de mise sur le marché.” L’Anses recommandait tout de même de réduire au maximum les usages des produits à base de thiaclopride. 
Ce n’est pas tout à fait rassurant, et nous savons pertinemment que si ces substances sont faites pour tuer, elles ne peuvent pas être considérée comme tout à fait inoffensives. 
Cette réautorisation temporaire pose ainsi deux questions fondamentales : la première, pourquoi si une autorisation est donnée à une filière, même avec les meilleures raisons du monde, ne le serait-elle pas à une autre ? Nous connaissons des cas de jurisprudence en la matière.
La deuxième : pourquoi les producteurs de betteraves à sucre n’ont-ils pas modifié leur mode de production, depuis qu’ils savent que les néonicotinoïdes vont être interdits ? 
Aujourd’hui, une partie de l’agriculture dite conventionnée n’est plus capable de se passer de produits phytosanitaires pour produire. Là est le grand danger qui pèse sur la biodiversité
Car, effectivement, l’agriculture non conventionnée est plus exigeante et n’a sans doute pas le même coût, mais à terme, c’est en respectant la nature que nous nourrirons la planète
L’alternative aux néonicotinoïdes, c’est d’apprendre à se passer peu à peu des produits phytosanitaires pour retrouver l’équilibre de la biodiversité. Peut-être qu’en trouvant des alternatives à la monoculture, en plantant des arbres et des haies pour faire revenir les insectes, les coccinelles au premier chef, qui se nourrissent de pucerons, les insecticides nous sembleront tout à fait superfétatoires dans quelques décennies. C’est ce vers quoi nous devons tendre, avant que les insectes aient tous disparu.
 

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