19 sept. 2022

Forêts de guerre : comment se sont-elles reconstituées ?

Les zones rouges sont ces parcelles si endommagées et polluées par la Grande guerre que l’Etat les a préemptées afin de les désobuer et replanter de forêts.

Forêts de guerre : comment se sont-elles reconstituées ?

Une guerre comme celle de 14-18 cause des dégâts immédiats et des dégâts à long terme. La pollution et la dégradation des sols est l’un de ces dégâts longs dont nous ne verrons pas la résolution de notre vivant. Peut-être le sol ne s’en remettra-t-il jamais ; les forêts, toutefois, y ont repris, cachant d’une canopée pudique les stigmates des plus terribles batailles livrées sur le sol de France. Forêts plantées, forêts naturellement resurgies dès les premières pluies, comment les forestiers s’y sont-ils pris pour remodeler la gueule cassée de la Terre ?

Un siècle après, les ravages de la guerre persistent dans la terre

« Les guerres du XXe siècle ont fait des millions de victimes, mais elles ont aussi affecté l'environnement », comme le relevait Tobias Bausinger, de l’université Gutenberg de Mayence (Allemagne) en 2007. Avec son collègue Johannes Preuß, il venait de découvrir en France un site d’incinération en plein air de stock de munitions chimiques allemandes de la Première guerre mondiale. Un premier avait déjà été repéré en Flandre belge, et il est très probable qu’il en existe d'autres, toujours méconnus. Bien sûr, le problème de ces sites, dont le premier était au milieu d’un champ de maïs et le deuxième dans une forêt de France, est leur très fort taux de pollution chimique. Les taux d’arsenic, de métaux lourds et de plomb y sont très élevés. Pour ce qui est du site français, dans une forêt de chênes de la plaine de Woëvre dans la Meuse, au nord-est de Verdun, ce ne sont pas moins de 200 000 obus chimiques qui y furent incinérés, comme le stipule un document de 1928. Là demeure « un vaste cercle de 70 mètres de diamètre couvert de terre noire mêlée de cendre, de charbon de bois, de scories, entouré d'une maigre végétation de mousses et de lichens ». Les forestiers l’ont appelé “Place à gaz”. Les taux d’arsenic qui y furent relevés étaient très supérieurs (de l’ordre de 1000 à 10 000 fois) à ceux mesurés dans les “zones rouges” de la région. Un forestier y faisait alors des grillades là où furent ensuite relevés les taux les plus élevés d’arsenic, rapporte Le Figaro. L’Office national des forêts en a depuis interdit l’accès. Mais la pollution demeure dans les sols.

Par derivative work: Tinodela (talk)Zone_rougeRed_Zone_Map.jpg: Lamiot — Zone_rougeRed_Zone_Map.jpg, CC BY-SA 2.5, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=4798391

Zones rouges en France, qu’est-ce que c’est ?

Elles sont, pour la plupart, sorties de nos mémoires, pourtant au sortir de la Première guerre mondiale, les zones rouges représentaient une superficie d’environ 120 000 hectares. Il s’agit de terres ayant subi les séquelles les plus désastreuses des combats, à ce titre interdites à cause des nombreuses munitions qui y demeuraient, ainsi que des cadavres et de la très forte pollution des sols. Au fur et à mesure, la surface des zones rouges a été réduite, bien que, comme nous l’avons vu plus haut, il puisse demeurer des parcelles non explorées qui mériteraient de l’être. Rappelons que, dans une zone assez vaste de l’est et du nord de la France, la Grande Guerre a été le théâtre de déversement de millions de tonnes de munitions dont une grande partie est encore dans les sols et dont les effets polluants perdureront pour des siècles voire des millénaires. Rien qu’à Verdun, il est tombé deux millions d’obus sur les positions françaises, les deux premiers jours de l’offensive allemande. La bataille a duré dix mois. 
On sait que dès que l’on creuse à plus de dix centimètres de la surface du sol, on tombe sur des obus et que certains sont enterrés jusqu’à quinze mètres de profondeur. Un désobuage partiel a été effectué après la guerre, mais faute de détecteur de métaux, il est resté très superficiel et, alors qu’une grande partie des munitions trouvées a été déversée dans l’océan, il reste dans les sols des forêts de guerre, des millions d’obus et de petites munitions et des milliards de billes de shrapnels désormais recouvertes par les racines des arbres. Car une grande partie de ces terres a été reboisée, artificiellement ou naturellement. Si la superficie de la “zone rouge” a largement diminué au cours du temps, c’est en raison du travail de nettoyage des sols (des cadavres et restes humains), de la décontamination des nappes et des eaux de surface par les cadavres d’animaux, selon le procédé de chloration de l’eau, puis de désobuage. Les dégâts de la Grande guerre ont toutefois officiellement affecté les sols de onze départements français sur plusieurs centaines de milliers d’hectares. 

Le département de la Guerre se rapprocha de l’administration des Eaux et forêts, créant en 1875 le corps militaire des chasseurs forestiers

Quel fut le sort des forêts pendant la guerre ?

A l’aube du XXe siècle, comme l’explique Jean-Paul Amat*, les écoles de guerre et les états-majors considéraient la « couverture boisée comme un fait géographique d’importance majeure ». C’est ainsi que la guerre des tranchées s’articula aussi autour des massifs forestiers, jouant tour à tour un rôle protecteur et formant un obstacle impénétrable, servant de point d’appui ou de ressource pour édifier les tranchées et ériger les barbelés protecteurs. Les forêts furent d’emblée considérées comme des points tactiques, mais en subirent en retour les conséquences désastreuses. Elles étaient si stratégiquement importantes avant 1914, dans l’optique d’une prochaine guerre, qu’il en fut planté dès après la défaite de 1870 pour protéger la route de Paris dans les plaines autour de Verdun, Toul et Epinal qui devaient assurer le rôle de places fortes pour contrer une éventuelle attaque allemande.
A la fin du XIXe siècle, le département de la Guerre se rapprocha de l’administration des Eaux et forêts (ancêtre de l’ONF), créant en 1875 le corps militaire des chasseurs forestiers, qui serait fort de 6000 hommes et 270 officiers en 1900. « La forêt et ses serviteurs étaient devenus, en 1914, un élément du système de défense, permanent et immédiatement mobilisable en ses structures », écrit Jean-Paul Amat. 
L’armée modifia les paysages forestiers de la zone frontière à partir de 1871. « Pouvoir d'interdiction de défricher d'une part, maîtrise de l'aménagement stratégique des massifs forestiers (pouvant aller jusqu'au déboisement) d'autre part, concrétisent le rôle décisif de l'armée dans la dynamique des assises forestières et des paysages sylvatiques, c'est-à-dire dans la géographie des forêts telle qu'elle se dessinait avant le début de la guerre. »
Ce sont pourtant les guerres, celle de 14-18 au premier chef, qui modifièrent en profondeur la superficie et l’état des forêts du nord et de l’est de la France. A tel point que Jean-Paul Amat écrit : « Les impacts des combats, bombardements, mitraillages, abattage des arbres par l'obus ou par la cognée, provoquèrent des destructions souvent profondes des couverts végétaux, compromirent ou épuisèrent les ressources en bois, bouleversèrent les sols. Dans la zone du front par exemple, les énergies thermiques ou cinétiques libérées par unité de surface furent telles qu'elles provoquèrent la minéralisation totale du milieu ». Comme il le montre, certaines subirent de telles furies de bombardement qu’il ne restait du sol que la couche minérale. D’autres encore furent partiellement abîmées et en conservent les séquelles : arbres chandelles ayant rejeté de souche, bois mitraillé enfermant dans son sein balles et particules d’acier ; 108 ans après le début de l’offensive, nombre d’arbres ayant connu l’enfer de la mitraille sont toujours debout, témoignant de la violence des combats et des séquelles environnementales qui demeurent à long terme. 

De nouvelles forêts plantées après guerre

Fin 1918, après quatre années de guerre, 4000 communes ont été dévastées ou dégradées dans dix départements français sur une surface de 3 337 000 ha. Un an après, le gouvernement français a produit une cartographie des séquelles représentées définies en trois niveaux de couleur : les zones vertes sont caractérisées par des dégâts moyens, les zones jaunes ont été ponctuellement ou brièvement touchées par les combats, tandis que les zones rouges recouvrent les lignes de front des armées où sont advenus les dégâts majeurs. Les sols y sont bouleversés. Et pourtant, dans la majorité des cas, la végétation colonisa les sols, donnant rapidement la possibilité aux arbres de s’y réinstaller. 
L’Etat prit la tête de cette reconstruction des paysages afin de « cicatriser les espaces bouleversés et les réintégrer dans le système de production d'une économie civile, tout en y contrôlant la réinsertion sociale. » 
Comme l’écrit encore Jean-Paul Amat, « le boisement était considéré comme la seule voie satisfaisante pour assurer la remise en état des sols les plus meurtris. Elles produisirent un débat social souvent passionné, illustré entre autres exemples par la polémique virulente engagée durant les années 1925-1929 sur le thème « doit-on reboiser Verdun ». Notons, sans ironie rétrospective, que la nature n'avait rien attendu pour reprendre ses droits : la dynamique biogéographique naturelle de groupements végétaux pionniers précéda largement les peuplements artificiels réalisés par l'Administration. » La superficie de la forêt domaniale de Verdun est aujourd’hui trois fois plus importante qu’elle n’était avant la guerre. En revanche, les reboisements ont souvent été faits de résineux là où les feuillus prédominaient. En plaine, nous avions de beaux peuplements de taillis-sous-futaie dominés par le Chêne pédonculé et sur les versants raides des futaies de chênes sessiles et de hêtres qui dominaient des taillis de charmes. Après la guerre, les terres agricoles devenues impropres à la culture ont été boisées, ainsi que les ruines des villages, principalement par de l’épicéa, du pin et d’autres résineux

Un million d’obus ont endommagé plus du tiers de la forêt vosgienne

Le traitement particulier du bois mitraillé

Le bois est une ressource importante pour les communes. Or, dans de nombreuses communes du nord et de l’est de la France, ce qu’il est resté d’arbres debout a perdu sa valeur à cause des éclats de mitraille qui sont entrés dans le corps des arbres. Balles, éclats d’obus, barbelés demeurent sur ces terres, plus d’un siècle après, les stigmates de deux guerres mondiales et même, pour certains, de la guerre de 1870. Les arbres ont conservé ces souvenirs physiques dans leurs fibres. D’après l’ONF, « un million d’obus ont endommagé plus du tiers de la forêt vosgienne » en 1944, et dans la forêt communale de Saint-Jean-du-Marché un arbre sur deux est mitraillé, rapportait un article de Libération. Comment vendre ces grumes dévalorisées ? 
Le morceau de métal caché dans le bois est le cauchemar du scieur. Une lame coûte très cher et lorsqu’elle rencontre un obstacle de cet acabit, toute la production est stoppée. Toutefois, les scieurs avaient jadis le temps d’arrêter la scie en apercevant le changement de couleur provoqué par l’oxydation du bois contenant du métal. Mais en se modernisant, les scieries ont gagné en productivité et en fragilité, si bien que le bois mitraillé n’est plus exploitable par des lames coupant très vite. En 1979, l’ONF crée un service de traitement des bois mitraillés « avec pour objectif de traiter 6 millions de mètres cubes d'arbres atteints et d'éradiquer les stigmates de la guerre en trente ans. » 
« En 1997, le STBM a établi un bilan de son activité depuis sa création : 280 000 m3 contenant 230 000 éclats métalliques avaient été transformés en 250 000 m3 de bois sain. » Mais au lendemain de la tempête de 1999, la donne change, le bois perd de sa valeur, si bien qu’en 2003 l’ONF met fin à ce service qui aura traité près de 500 000 m3 de grumes. 

Les arbres portent les stigmates de la guerre

Aujourd’hui, des chênes de plus deux cents ans portent témoignage à la fois de la puissante résilience des arbres, que la guerre est passée par là et qu’ils y ont tenu un rôle non négligeable. « Leurs troncs sont hérissés de câbles de cuivre, ceints de cavaliers ou de barreaux de fer, ponctués d'isolateurs électriques. Ils furent arbres observatoires, supports de lignes électriques de campagne, repères pour les pointages d'artillerie ou la marche des fantassins », écrit Jean-Paul Amat. Il a donc, dans de nombreux cas, été décidé d’un reboisement des terres dépecées par les bombardements comme de la seule possibilité de rendre à ces sols une nouvelle vie. Non seulement, dans les zones les plus polluées par les restes de batailles, il n’était pas envisageable de relancer l’agriculture, mais encore le rôle fertilisateur des arbres a été mis à contribution. Et l’on s’est aperçu qu’eux seuls pouvaient recoloniser des espaces tenus pour morts. 
En 1917, un combattant décrit ainsi le paysage où il se trouve en Argonne : « L'escouade devait fournir deux sentinelles à un poste d'écoute juché sur la lèvre d'un gigantesque entonnoir de mine. La terre exhaussée par l'explosion formait une crête qu'on gravissait par des escaliers... Du haut de ces belvédères, le paysage était effrayant. On ne voyait que d'énormes boursouflures, déchirures, comme si la terre avait eu des convulsions chaotiques. Les premières lignes adverses étaient maintenant séparées par une suite ininterrompue de gigantesques entonnoirs, transformés par les pluies en étangs boueux ». 
Par la loi de Réparation des dommages causés par les faits de guerre, publiée au Journal officiel le 18 avril 1919, l’Etat se porte acquéreur des territoires inclus dans la “zone rouge”. Puis, celles qui furent jugées propres à être rendues à l’agriculture furent mises aux enchères, celles qui furent jugées impropres car trop dégradées « furent incorporées au domaine privé de l'Etat puis remises à l'Administration des Eaux et forêts aux fins de forestation (anciens espaces agricoles ou bâtis) ou de reboisement (anciens bois ou forêts détruits) : 14 199 ha concernaient le seul département de la Meuse. » Enfin, quelque 200 hectares devinrent “domaine historique” pour témoigner de la guerre. Cela explique en partie pourquoi les forêts sont très largement publiques dans le Grand Est. 

Le périmètre ruiné de la zone rouge fut ainsi, par la grâce du législateur, défini comme un espace forestier

Les nouveaux sylvofaciès des forêts de guerre

« Le périmètre ruiné de la zone rouge fut ainsi, par la grâce du législateur, défini comme un espace forestier, écrit Jean-Paul Amat. Ses milieux sylvatiques, décimés par les énormes dépenses énergétiques de la guerre, plus ou moins profondément minéralisés, se sont reconstitués grâce à l'accumulation et à l'organisation progressive des biomasses végétale et animale, provoquées ou non, entretenues ou non par l'action de l'homme. Des peuplements forestiers se sont recréés, établissant de nouveaux équilibres fonctionnels avec les données bioclimatiques et édaphiques. Ils abritent aujourd'hui des peuplements divers et contrastés. »
Les différents “sylvofaciès” nés ou créés sur les sols minéralisés pas les combats sont de deux grands types : “sylvofaciès feuillus reconstitués naturellement après cicatrisation des anciens bois non totalement décimés” et “sylvofaciès résineux issus de plantations sur les espaces les plus bouleversés”. Même là où les combats furent les plus denses, notamment sur le front de Verdun, la végétation a repris ses droits et les espèces pionnières (coudriers, cornouillers, érable champêtre, alisier blanc, clématite, sorbier torminal, frêne) se sont réinstallées à l’ombre de celles qui furent plantées (épicéas, pins noirs, Douglas). Les stigmates de la guerre y demeureront toutefois bien visibles pour les siècles à venir. Les sols demeurent largement pollués, les champignons et le gibier qui parcourt ces espaces ont des taux anormalement élevés de plomb, d’arsenic et de métaux lourds et, localement, l’arsenic constituerait encore 17% du poids du sol, après 80 ans de lessivage vers les nappes.

Ainsi la guerre a-t-elle marqué pour les millénaires à venir le sol qui demeurera bouleversé, percé et très fortement pollué, mais aussi la composition des peuplements qui, de forêts de feuillus, se sont transformés en forêts de résineux auxquels fut assignée la tâche de recoloniser les sols. Néanmoins, depuis les années 70-80, les plantations de feuillus remplacent les peuplements de résineux, tendant à rendre aux chênes et aux hêtres les terres qui étaient les leurs avant les grands bouleversements. La succession des arbres en forêt est inévitable, comme dirait Henry David Thoreau.

* Jean-Paul Amat, “Les forêts de la Grande Guerre”, PUPS, 548 pages

 

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