8 mars 2021

Entretien avec Philippe Gourmain, expert forestier

Expert forestier, coordinateur de la récolte des arbres pour la flèche de Notre-Dame, au nom de France Bois Forêt, Philippe Gourmain nous parle de son travail.

Suzanne Sinniger
Suzanne SinnigerChargée de communication
Entretien avec Philippe Gourmain, expert forestier

Dans la forêt de Pézarches, l’expert forestier Philippe Gourmain, membre de France Bois Forêt et coordinateur de la récolte des arbres pour reconstruire la flèche de Notre-Dame, nous a présenté son métier.

Que signifie être expert forestier ?

Philippe Gourmain : Ce métier, que j’exerce depuis plus de vingt ans, revient à gérer des forêts privées, faire des expertises, des estimations de valeur pour des successions, des transmissions et des ventes, et également s’occuper des transactions quand cela se produit. Pourtant, le métier principal, c’est la gestion forestière, bien que le titre ne l’indique pas. L’expert ne maîtrise pas que la science forestière, son premier métier est la gestion quotidienne des forêts françaises

Qu’est-ce qui vous passionne dans votre métier ?

P.G. : Je suis tombé dans la forêt par hasard, à la fin de mes études d’agronomie. J’ai eu la chance d’avoir un professeur extraordinaire qui m’a éveillé à cette discipline qui m’était totalement inconnue. Je ne viens pas d’un milieu de forestiers. Je suis né à la campagne, mais n’ai pas eu de contact avec la gestion forestière dans ma jeunesse. J’ai ensuite eu la chance de rencontrer un propriétaire qui m’a fait rencontrer un expert. C’est à ce moment que j’ai décidé de faire ce métier. Je suis dans le cabinet dans lequel était cet expert à l’époque. 

Quels sont les enjeux de la gestion de la forêt française ?

P.G. : Le premier enjeu est l’impact du changement climatique. Comment adapter la forêt française au changement climatique dont nous voyons d’ores et déjà les effets ? Le deuxième est de prendre en compte davantage la biodiversité dans la gestion quotidienne des forêts, ce que les forestiers font assez naturellement, mais nous pouvons aller encore plus loin, notamment en conservant des bois dans leur stade ultime de vie : les vieux bois, les bois morts, ce qu’on ne fait pas dans la sylviculture. La sylviculture consiste à prélever des bois à l’optimum économique, pas forcément à l’optimum biologique. Le troisième enjeu est la transition écologique, pour faire en sorte que l’on utilise davantage de bois d'œuvre dans la construction. Que l’on développe une sylviculture qui produise ce bois d'œuvre dont nous avons besoin. 

Quel est votre rôle dans le chantier de Notre-Dame de Paris ?

P. G. : Je m'occupe de coordonner les dons de bois de chêne au niveau national pour le compte de l'interprofession France Bois Forêt. Cela demande d'abord de communiquer avec les personnes qui sont en charge du chantier de Notre-Dame, c'est-à-dire les architectes en chef qui travaillent à la réfection de la charpente de la cathédrale. Ce sont eux qui définissent les besoins, puis qui nous les ont transmis le 15 janvier 2021, il y a seulement quelques semaines. Il a fallu, depuis, nous organiser avec la forêt publique pour y trouver environ mille chênes pour la première tranche de cette reconstitution qui concerne la flèche. A la fin février, nous avions trouvé sans aucun problème les mille chênes dont nous avions besoin. 

Quels sont les défis du chantier de Notre-Dame ?

P. G. : Du point de vue des forestiers, le premier défi était de faire en sorte que la charpente soit bien reconstruite en bois, ce qui n'était pas gagné d'avance, si vous vous rappelez les déclarations des uns et des autres dans les jours qui ont suivi l'incendie de la cathédrale. Des architectes très en vue ont dit pouvoir la reconstruire en un an avec du titane. D'autres nous ont expliqué que telle charpente avait été refaite en acier ou en béton et qu'il fallait y penser. Nous nous sommes battus pour finir par imposer l'idée qui était pourtant naturelle de refaire une charpente avec une essence que nous avons en abondance en France, qui est le chêne. Le deuxième enjeu est la logistique. Maintenant que les bois ont été repérés, il faut les transporter jusqu'au lieu où ils seront sciés. Contrairement aux bois de la charpente médiévale qui étaient travaillés à la main, avec hache et doloire, les bois de la flèche sont sciés. Ce ne sont pas les mêmes techniques. Ce n'est pas simple d'organiser la convergence de plus de mille chêne vers dix ou quinze scieries réparties sur tout le territoire français. Après quoi, les poutres seront reprises pour être acheminées vers les ateliers des charpentiers qui seront retenus dans le cadre des appels d'offre. C'est quelque peu complexe, mais Notre-Dame justifie qu'on se creuse un peu la tête. 

Que vous évoque un tel chantier ?

C'est une chance incroyable pour un forestier de pouvoir dialoguer avec les architectes en chef responsables du projet qui eux-mêmes n'étaient jamais venus en forêt. Comme le disait Jérémy Fromont, c'est la première fois depuis Viollet-le-Duc qu'un architecte vient choisir des chênes dans la forêt. C'est un moment incroyable, qui nous permet de croiser nos expériences et nos parcours professionnels pour chercher le meilleur pour Notre-Dame. Je n'ai pas l'habitude de ça, mais je pense que ça va créer une dynamique autour du patrimoine plus modeste. Nous sommes sollicités pour trouver des bois pour la chapelle d'un château assez connu en France. France Bois Forêt a lancé une fondation pour le patrimoine autour du petit patrimoine visité par le public pour accorder des prix à ces initiatives. On crée un mouvement qui me paraît important parce que le patrimoine de proximité est un vecteur qui parle à nos concitoyens. Nous pouvons ainsi leur parler de la forêt qui est juste à côté, qui va fournir les bois qu'ils verront tous les jours. C'est un bon moyen de parler de la forêt !

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