Pourquoi le coucou vole-t-il le nid d’autres oiseaux ?

Le coucou gris est vu comme un oiseau parasite. Mais si les coucous volent le nid d’autres oiseaux, c’est pour la survie de leurs petits !

Camille Francois

Chargée de communication
Pourquoi le coucou vole-t-il le nid d’autres oiseaux ?

Le coucou, oiseau commun de nos campagnes est bien connu pour son comportement qui peut nous sembler un poil malhonnête. En effet, la femelle coucou abandonne son œuf dans le nid d’autres oiseaux et le jeune coucou à peine éclos jette sans ménagement les autres œufs ou oisillons par-dessus bord. Il sera ensuite élevé par des parents adoptifs qui ont construit le nid dans lequel il est né. Mais pourquoi les coucous agissent-ils de la sorte ?
Venez donc faire un petit vol au-dessus d’un nid de coucou, pour aller épier ce qu’il s’y passe et comprendre ce qui pousse les coucous à cet étrange comportement.

Dans la forêt lointaine, on entend le coucou

Le coucou gris (ou coucou d’Europe) tire son nom commun de son plumage gris et de son chant particulier “cou-cou”, qui a peut-être inspiré la manière dont on se salue aujourd’hui. Aussi appelé coucou gris, cet oiseau migrateur considéré comme un nuisible vit en Europe, en Asie et au Maghreb dans des milieux aussi divers que montagnes et forêts.

Le cuculus canorus, de son nom latin, fait partie d’une grande famille comprenant 128 espèces de coucous dont une cinquantaine pratique d’une manière ou d’une autre le parasitisme de couvée. Dans cette grande famille des cuculidés, l’espèce d'oiseau dont il est ici question est probablement la pire à cet égard…

Du haut de son grand chêne

Au printemps, perchée au sommet d’un arbre, la femelle repère avec soin les nids de petits passereaux dans lequel elle pourra pondre son œuf dès qu’ils seront brièvement partis. La femelle coucou (qui ne porte pas de nom différent du mâle et s’appelle simplement “coucou”) semble clairement préférer les nids de l’espèce par laquelle elle a elle-même été élevée. Cela lui a d’ailleurs permis, au fil des générations, de pondre des œufs similaires à son espèce hôte préférée : des œufs rougeâtres, bleus, tachetés ou unis ne sont pas rares chez les coucous gris. 

Oeufs de coucous gris associés à des oeufs d'espèce hôte ©Philippe Wagneur/Museum Geneve

Quelques jours après s’être accouplée avec un coucou mâle des environs, elle vole jusqu’au nid qu’elle a repéré, y pond en 8 secondes un unique œuf, et s’empresse de gober un des œufs de l’espèce hôte. Cela a pour elle deux avantages : profiter d’un apport en nutriments bienvenu et mieux tromper la femelle qui couve. Si l’espèce hôte s’apercevait du subterfuge, elle abandonnerait aussitôt son nid, préférant l’effort d’en reconstruire un autre et d’y pondre de nouveaux œufs, plutôt que de s’occuper d’un petit n’étant pas le sien pendant plusieurs semaines. 

En revanche, dès le bébé coucou né, il semble que les hôtes ne s'aperçoivent ni de la supercherie, ni de la perte de leurs propres petits. En effet, à peine né, le petit coucou encore nu et chétif, profite d’une morphologie adaptée avec un léger creux dorsal, pour pousser les autres œufs hors du nid. Plus rarement, si les petits ont déjà éclos, il les pousse eux aussi hors du nid. Il profite cependant souvent de l’avantage que lui donne un temps d’incubation assez court, d’environ 12 jours et jusqu’à 16, pour éclore avant ses compagnons de couvée. Les parents adoptifs nourrissent le bébé coucou jusqu’à s’épuiser, car au moment de quitter le nid, il sera jusqu’à dix fois plus volumineux qu’eux. Par chance, le jeune coucou ne mangera jamais ses parents hôtes, même si sa grande taille le lui permettrait.

Coucou gris


“Un jugement trop prompt est souvent sans justice”

Bien qu’on puisse reprocher au coucou sa paresse ou son côté mercenaire, l’anthropomorphisme pourrait à tort nous inciter à porter un jugement moralisateur sur ces oiseaux. Les femelles pondent environ 9 œufs par saison, et parfois jusqu’à 25, parasitant ainsi de nombreux nids, ce qui peut sembler fort égoïste, mais il n’en est pourtant rien. Il ne faut juger qu’en connaissance de cause : pour les coucous d’Europe, il n’est là que question de survie.

Plutôt que de juger trop promptement le coucou, il faut plutôt se demander ce qui pousserait une femelle à abandonner ses propre petits et ainsi dépendre totalement d’une autre espèce pour leur survie ? La réponse se trouve du côté de leur régime alimentaire et de leur morphologie, les deux étant liés. 

Les coucous adultes se nourrissent d’un mets délaissé par tous les autres oiseaux car pas très digeste : les grandes chenilles velues. Ces insectes sont cependant immangeables pour de jeunes coucous à l’estomac sensible. De petits insectes tendres leur conviendraient bien mieux. Or, le coucou rencontre là plusieurs défis de taille.

Les petits insectes se trouvent souvent à l’extrémité des branches d’arbres où la verdure est plus tendre, mais où le coucou, du haut de ses 100 à 150g, est trop lourd pour se poser. De plus, la morphologie de ses pattes ne lui permettrait que difficilement d’agripper la branche. Dans les zones humides où les insectes abondent, le coucou prendrait le risque de tomber à l’eau en se posant dans les roseaux à cause de son grand poids. Même ses ailes sont mal adaptées, ne lui permettant pas d’effectuer des vols par frémissement. Enfin, son bec conique et épais n’est pas très pratique pour attraper de tels insectes. Impossible donc pour le coucou de nourrir ses petits avec la nourriture qui leur convient... 

Le coucou gris, source d’évolution et d’inspiration

Si la nature en avait décidé autrement, la morphologie du coucou gris aurait pu évoluer vers un corps plus léger, des ailes plus habiles, un bec plus pointu, et des serres différentes pour lui permettre d’attraper la nourriture nécessaire à ses petits. Ou encore, son jabot aurait pu produire une substance similaire au lait, comme c’est le cas des pigeons, pour nourrir un à deux petits par couvée. Mais la morphologie du coucou n’a point eu besoin d’évoluer, car son comportement parasite lui a suffi pour survivre aisément.

D’autres espèces de coucous d’autres régions lointaines ont évolué en un autre sens. Certaines petites espèces de coucous cohabitent avec les oisillons de leurs hôtes, d’autres encore se partagent en famille la tâche de nourrir leurs petits. Enfin, certaines espèces telles le grand géocoucou du Mexique, ont évolué pour attraper des proies autrement plus impressionnantes, comme les serpents. Notre coucou d’Europe a évolué différement et semble bien s’en sortir ainsi. 

Un certain équilibre existe entre le nombre de coucous et d’espèces hôtes. Le coucou parasite les nids d’autres espèces pour s’assurer sa propre survie, mais ne le fait pas au point de menacer les espèces parasitées d'extinction, ce qui le pénaliserait aussi. Par exemple, jusqu’à 20% des nids de la rousserolle effarvatte, l’une des espèces hôtes préférées, sont parasités dans certaines régions, mais cette espèce s’en tire bien avec une population qui reste stable. 

A l’occasion, certaines autres espèces de coucous parasites bénéficient même à leur famille hôte : les coucous-geais produisent par exemple des excréments nauséabonds lorsqu’ils se sentent attaqués, repoussant ainsi leurs prédateurs et ceux de leurs congénères de couvée.

Plutôt que de considérer les coucous comme de simples squatteurs, émerveillons-nous devant une évolution si ingénieuse. Et soyons aussi reconnaissants de l’inspiration que les coucous nous apportent : sans eux, nous n’aurions peut-être jamais connu les célèbres horloges à coucou de la Forêt-Noire (qu’on appelle à tort “coucous suisses”) !


Article inspiré du Retour Des Castors - Surprises Ecologiques de J.Reichholf (1999)

 

Jeune coucou gris