Trinité-Langonnet : entretien avec Aline Bifolchi, conservatrice de la réserve naturelle régionale des landes et marais de Glomel

Ecologue et biologiste, Aline Bifolchi va prendre en charge la gestion des 90 ha de terres acquises à la Trinité-Langonnet pour y préserver la riche biodiversité.


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Trinité-Langonnet : entretien avec Aline Bifolchi, conservatrice de la réserve naturelle régionale des landes et marais de Glomel

Sollicitée par EcoTree pour mettre sur pied un projet de réhabilitation de zones humides et de préservation de la biodiversité, puis assurer son suivi, l’écologue et biologiste Aline Bifolchi nous donne un aperçu du potentiel des 90 hectares de terre récemment acquises par EcoTree en Bretagne, à la Trinité-Langonnet.

En quelques mots, quel est votre métier ?

Aline Bifolchi : Je suis actuellement conservatrice de la réserve naturelle régionale des landes et marais de Glomel, dans les Côtes-d’Armor. Cette commune est limitrophe de celle de la Trinité-Langonnet, où EcoTree vient d’acquérir un site de 90 hectares de landes, prairies, et ripisylve. Une grande partie de ces milieux est assez comparable à ceux de la réserve naturelle, il serait donc intéressant de les gérer selon une même approche.

EcoTree vous a demandé de prendre en main la gestion des terres acquises à la Trinité-Langonnet.

A.B. : Oui, c’est le travail que je mène au quotidien, c’est pourquoi Vianney de la Brosse m’a contactée pour me demander si cela m’intéresserait de participer à ce projet. Nous nous sommes directement retrouvés sur le terrain et les parcelles de zone humide qui s’y trouvent correspondent en partie aux milieux dont nous avons la gestion dans la réserve naturelle. Cela m’intéresse particulièrement de travailler sur ces milieux ; par ailleurs, je connais bien les partenaires avec lesquels travailler dans ces écosystèmes particuliers. 

Quelle sera votre action à la Trinité-Langonnet ?

A.B. : Je vais définir les enjeux du site tant pour les habitats que pour les espèces. Cela passe par un état des lieux détaillé qui me permettra de donner des préconisations pour l’entretien et le maintien de ces milieux. Actuellement, il n’y a pas de suivi sur ces zones, il va falloir le mettre en place. Sur le site de la Trinité-Langonnet, nous trouvons une lande en très bon état qui ressemble à l’une des landes que nous avons dans la réserve naturelle, elle abrite sans doute des espèces très intéressantes. Je vais toutefois proposer de mettre en place un suivi, afin de déterminer si ces espèces y sont vraiment présentes, car certaines sont à fort enjeu de conservation en Bretagne, parce qu’elles sont protégées, en forte régression à l’échelle européenne, et qu’il est intéressant de les préserver.

Quelle espèce protégée trouvons-nous sur le site de la Trinité-Langonnet ?

A.B. : Mes premières prospections m’ont permis d’observer des indices de présence de la Loutre d’Europe. C’est une espèce protégée bien présente dans le centre de la Bretagne d’où elle n’a jamais vraiment disparu, bien qu’elle ait été très menacée. Mais grâce à sa présence continue en Bretagne centre, elle a réussi à recoloniser toute la région au cours des dernières décennies. Nous avons aussi observé des indices de Campagnol amphibie, un petit rongeur des zones humides, qui est une espèce protégée et menacée. En Bretagne, nous en avons encore des populations intéressantes, même si sa répartition n’est pas homogène malgré des milieux favorables. L’enjeu de préservation de cette espèce est ainsi régional : si nous perdions la population bretonne, nous perdrions une part importante de la population de ce micromammifère en France. C’est un animal qui exploite la rive des cours d’eau, à végétation plutôt dense. Il y a sur le site de la Trinité-Langonnet un petit cours d’eau où nous avons relevé des traces de ces deux espèces. Cela suffit à attester leur présence, alors qu’elles sont difficiles à observer.
La gestion des rives est ainsi délicate parce qu’il ne faut pas faucher la bordure ni y introduire de pâturage, ce qui pourrait déséquilibrer cet écosystème où se plaisent notamment loutres et campagnols amphibies.

A la Trinité-Langonnet, nous avons une ripisylve, des prairies et une lande. L’objectif est de préserver et d’améliorer ces milieux ?

A.B. : C’est cela. Il y a un objectif de plantation de chênes sessiles et pédonculés sur une quarantaine d’hectares qu’il faudra soigneusement étudier, afin de préserver la lande et les prairies humides oligotrophes qui sont en régression dans la région. Il faut les préserver dans un bon état de conservation pour que les espèces puissent s’y épanouir et correctement réaliser leur cycle de vie. Ces milieux humides sont en forte régression à l’échelle européenne, c’est pourquoi il est essentiel de les préserver, même s’il s’agit de petites surfaces, car elles sont reliées à d’autres petites surfaces. A vol d’oiseau, nous ne sommes pas loin de la réserve naturelle régionale et de la lande de Kermadou entre autres, donc les espèces peuvent circuler d’une zone à l’autre, ce qui permet un brassage génétique sans lequel les espèces s’appauvrissent. En ce sens, il est important de préserver, autour d’une réserve naturelle, des zones qui permettent à la réserve d’être bien intégrée à son environnement. Si nous n’avions qu’une réserve mise sous cloche, nos efforts pour préserver les habitats et les espèces seraient très localisés et s’en trouveraient limités.

Qu’y a-t-il autour des 90 hectares de la Trinité-Langonnet ?

A.B. : C’est une zone encore préservée, comme de manière assez générale dans le centre de la Bretagne. On trouve encore des landes et des prairies humides oligotrophes, qui sont des prairies pauvres en nutriments, de plus en plus rares car souvent exploitées, détruites ou fertilisées. Or, de nombreuses espèces y vivent et tendent, elles aussi, à se faire plus rares. C’est le cas, par exemple, du Damier de la Succise, un papillon très sensible à la qualité de son habitat. Cette espèce protégée pond presque exclusivement sur la Succise des prés et son aire de répartition se réduit d’année en année. Ainsi, les dernières cartes de répartition de l’espèce, qui datent de 2015, semblent déjà imprécises, tant sa disparition est rapide. Il est impérieux de protéger ses habitats. 

Qu’est-ce qui est responsable de la disparition de ces espèces ?

A.B. : C’est une conjonction de facteurs qui fait que l’on a de moins en moins d’habitats favorables et que, de surcroît, ces habitats se trouvent fragmentés, déconnectés les uns des autres du fait des activités humaines.

Y a-t-il des oiseaux migrateurs qui passent sur cette zone ?

A.B. : Des suivis seront indispensables pour répondre précisément, mais j’ai observé la présence du Tarier pâtre, qui est un oiseau des milieux landicoles dont la présence est intéressante, tout comme la Linotte mélodieuse. La Bécasse des bois et la Bécassine des marais notamment exploitent ces milieux en hiver : ces espèces seront à suivre, en raison de la pression de la chasse ou de la perte des habitats qu’elles subissent.
Il faudra à un moment ou un autre observer vraiment quelles espèces sont présentes, éventuellement faire un inventaire : la présence de l’Engoulevent d’Europe par exemple est également à rechercher. Une fois les plantations d’arbres faites sur les parcelles limitrophes, l’habitat sera modifié, si bien que d’autres cortèges viendront s’installer, notamment des espèces forestières, et il sera alors intéressant de savoir lesquelles. 

Y a-t-il une flore particulière à préserver ?

A.B. : Oui, notamment la Succise des prés, et, très certainement, la Gentiane pneumonanthe dans la lande humide, qui s’exprime au mois d’août. Cette plante hygrophile est l’hôte d’un autre papillon qui est l’Azuré des mouillères, lequel a disparu, alors qu’il était autrefois présent dans la réserve naturelle. Il n’y a désormais plus que quatre sites où on le trouve en Bretagne : les landes d’Erquy et du Cap Fréhel dans les Côtes d’Armor, et dans le Morbihan sur le camp militaire de Coëtquidan et la lande de Kercadoret. Ces endroits sont très éloignés les uns des autres, aussi est-il probable que les populations du centre de la Bretagne, qui étaient isolées, aient fini par disparaître faute d’échanges génétiques.

Est-il possible que l’espèce se réimplante d’elle-même si l’on préserve son habitat ?

A.B. : Pour ce qui est de l’Azuré des mouillères, non, parce que sa population est trop critique et qu’il ne se disperse pas très loin. Sur la réserve naturelle, nous comptons chaque année la population de gentianes pneumonanthes pour déterminer si nous arrivons à préserver la plante sur le site grâce à la gestion mise en place.
Par ailleurs, ces habitats sont intéressants pour d'autres espèces. Nous avons également très probablement dans la lande de la Trinité-Langonnet de la Sphaigne de La Pylaie, une bryophyte protégée. Elle se trouve dans les landes qui sont autour, donc je préconiserais qu’on recherche sa présence sur le site. C’est une espèce à très fort enjeu patrimonial, car c’est non seulement une espèce protégée mais qui a, en outre, une aire de répartition mondiale très réduite. Elle se trouve uniquement en Bretagne, en Galice et à l’Est des États-Unis.

Comment le pâturage d’ovins et de bovins s’inscrit-il dans la préservation de ces écosystèmes fragiles ?

A.B. : Son utilité est de maintenir les milieux « ouverts », afin d’éviter l’enfrichement et la progression des saules, des bouleaux et des bourdaines notamment. Les landes et les prairies humides oligotrophes sont en très forte régression, leur préservation est prioritaire. Le pâturage extensif est efficace pour préserver ces landes et prairies, à condition de travailler en étroite collaboration avec l’éleveur. Il est toutefois souhaitable d’avoir de surcroît des fauches tardives avec exportation, après le 15 juillet, pour favoriser des espèces comme la Succise des prés sur le site. Cela permet aux autres espèces très dynamiques comme les molinies d’être limitées pour laisser un cortège végétal diversifié s’exprimer. Il faut, en ce cas, enlever la matière fauchée pour ne pas enrichir le milieu oligotrophe. L’idéal est alors de valoriser le produit de la fauche en litière pour les animaux ou en paillage ; il est également possible de faire du foin sur les prairies. Dans tous les cas, il ne faut pas laisser la fauche sur place pour ne pas enrichir ces milieux pauvres qui sont riches en espèces rares et spécialisées : en effet ces milieux pauvres en azote et en nutriments abritent un grand nombre d’espèces adaptées. C’est là qu’on trouve notamment les petites plantes carnivores qui absorbent leurs nutriments en digérant des insectes. Elles vont s’exprimer au mois de juin, donc nous allons pouvoir les repérer, sachant qu’il y a de grandes chances qu’on en trouve. Nous en avons encore beaucoup dans le centre Bretagne. Ce sont des espèces protégées et qui sont très utiles pour faire de la pédagogie auprès du grand public. Les gens sont facilement touchés par ces plantes étonnantes. Nous avons surtout ici des droseras comme le Rossolis intermédiaire, le Rossolis à feuilles rondes ou encore la Grassette du Portugal. 

Pour ce qui concerne la ripisylve, y a-t-il des travaux d’entretien à prévoir ?

A.B. : Il y aura sans doute des travaux à prévoir (remise en lumière, création de mares, etc.) mais ce volet sera étudié en étroite collaboration avec les personnes en charge des milieux aquatiques et de Natura 2000, pour des points de vue techniques et réglementaires. A titre d’exemple, il y a une prairie qui a été drainée par des fossés creusés afin de la mettre en culture : il s’agirait de lui rendre son état antérieur de prairie humide en comblant les fossés. Ainsi, l'eau demeurerait une grande partie de l’année sur le site. Il y a également un cours d’eau qui a sans doute été recalibré dans le passé et qu’il faudrait aider à retourner dans ses anciens méandres afin qu’il retrouve son lit originel. Il faut faire des demandes d’autorisation pour cela, et de nombreuses démarches réglementaires sont à suivre avant d’agir.

Pouvez-vous nous dire quelques mots de votre travail à la réserve naturelle régionale des landes et marais de Glomel ?

A.B. : Chaque réserve naturelle est dotée d’un plan de gestion qui est un document de planification pour les dix années à venir. Il définit les objectifs à long terme du site et les opérations à mettre en œuvre pour réaliser et atteindre ces objectifs. Mon métier consiste à participer à la rédaction de ce plan de gestion, puis à coordonner toutes les actions qui y sont inscrites ; à en suivre l’avancement, les piloter ou accompagner les partenaires techniques et scientifiques qui les réalisent. La réserve naturelle de Glomel est gérée par une  association, l’AMV, nous sommes trois salariés à intervenir sur la réserve. Mon rôle est de coordonner et d’organiser ce travail en équipe, avec les partenaires institutionnels, techniques et financiers.
Le plan de gestion est soumis pour validation au Comité consultatif de la réserve naturelle qui est une instance créée par arrêté du président du Conseil régional. Il est également soumis pour avis au Conseil Scientifique Régional du Patrimoine Naturel (CSRPN). Ces instances nous accompagnent pour atteindre la réalisation des objectifs. Chaque année, il nous revient de présenter toutes les actions de l’année précédente, comparant ce qui a été fait à ce qui était prévu dans le plan de gestion. Si certaines actions n’ont pas pu être menées à bien, nous devons le justifier. L’an passé, par exemple, la pandémie nous a contraints à reporter plusieurs actions. 

Quelle a été votre formation pour arriver à ce poste ?

A.B. : Je suis titulaire d’un doctorat en biologie des organismes. J’ai mené mes études à l'université d’Angers, le sujet de ma thèse portait sur le vison d’Amérique qui a été introduit en Europe où il est devenu invasif. J’ai fait de la recherche appliquée, qui m’intéresse plus que la recherche fondamentale. J’aime mener des actions concrètes. C’est pourquoi j’ai souhaité travailler dans la gestion d’espaces naturels.