La neutralité carbone ne s’atteint pas à l’échelle de l’entreprise

La neutralité carbone n'est pas accessible à l'échelle de l'entreprise, mais doit être considérée dans une approche globale.

Pierre-François Dumont Saint Priest

Directeur Général Délégué
La neutralité carbone ne s’atteint pas à l’échelle de l’entreprise

Atteindre la neutralité carbone est l’un des engagements majeurs de l’Accord de Paris sur le climat et une nécessité d’ici à 2050, si nous souhaitons limiter les effets désastreux du réchauffement climatique, que nous constatons déjà. Pourtant, et nonobstant les allégations de la loi Climat et Résilience, celle-ci n’est pas accessible à l’échelle d’un individu ou d’une entreprise, mais du monde entier. C’est à un enjeu planétaire que nous faisons face, qui sera certes le produit de l’addition d’entreprises individuelles et locales, mais devant lequel nous devons tous faire preuve d’humilité et d’intelligence.

Agir localement et penser globalement

Si la neutralité carbone a été définie par l’Ademe comme un effort visant à “contrebalancer, à l’échelle du globe, toute émission de gaz à effet de serre (GES) issue de l’activité humaine par des séquestrations de quantités équivalentes de CO2, c’est-à-dire leur maintien en dehors de l’atmosphère sur le long terme”, c’est bien qu’il s’agit d’un effort collectif auquel chacun peut contribuer à son niveau, mais que personne ne peut se vanter d’atteindre à lui seul. 
Il est évident que chacun doit agir quotidiennement au sein de son activité pour réduire ses émissions de CO2 dans un premier temps, avant de contribuer à l’entretien et l’essor de puits de carbone naturels qui permettront, non de compenser, mais de contenir au maximum les émissions résiduelles. 
La stratégie de neutralité carbone doit être envisagée en prenant de la hauteur. C’est ainsi que chacun, entreprises comme particuliers, sera responsabilisé à cet égard. Les efforts que l’on consent ici et maintenant contribueront à lutter contre le réchauffement climatique à moyen et long terme. Car il faut bien avoir à l’esprit que le CO2 est un gaz à effet cumulatif dont les émissions d’aujourd’hui bouleverseront le monde demain. En ce sens, il n’est pas pertinent de prétendre avoir atteint une neutralité carbone à l’échelle de son entreprise par la plantation d’arbres, par exemple, alors que les arbres plantés aujourd’hui n’absorberont réellement des quantités de CO2 notables que dans dix, vingt, trente ans et plus, et ne les stockeront de manière pertinente sur le long terme que si le bois est ensuite employé comme matériau d’avenir, par exemple comme bois d’oeuvre. 
Deuxièmement, pour qu’une entreprise puisse prétendre à la neutralité carbone, il faudrait qu’elle parvienne à prouver que ses émissions nettes de carbone sont nulles depuis le début de son activité, ce qui est proprement impossible. Puisque chaque activité humaine produit une dépense d’énergie qui engendre un relargage de CO2 dans l’atmosphère, l’idée n’est pas de calculer chaque gramme de CO2 libéré individuellement dans l’atmosphère, mais d’inverser une tendance mondiale. Ce qui est pertinent, dans la lutte contre le changement climatique, c’est que chacun s’efforce à son échelle de contribuer à un mécanisme mondial. Agir localement en pensant globalement est la clé. C’est pourquoi il ne paraît pas recevable de se targuer d’avoir atteint une neutralité carbone qui ne pourra être mise en avant que lorsqu’elle aura été atteinte à l’échelle mondiale.
Ce qui ne signifie pas qu’il ne faille pas encourager les entreprises individuelles ou collectives à petite échelle, bien au contraire. Mais mettre en avant les efforts consentis par son entreprise pour contribuer à l’effort global de neutralité carbone n’est pas la même chose que prétendre avoir atteint la neutralité carbone.  

La loi Climat et résilience sème le doute sur la neutralité carbone

Malheureusement, la loi Climat et résilience, qui vient d’être adoptée par l’Assemblée et le Sénat, sème le doute et contrevient à la logique qui présidait à son écriture. A force de vouloir contenter tout le monde, le texte a fini par être vidé de sa substance, faisant craindre l’ouverture d’une voie royale vers le greenwashing
En rendant, sous certaines conditions, la possibilité “d’affirmer dans une publicité qu’un produit ou un service est neutre en carbone”, la loi nie l’effort collectif pour encourager les entreprises individuelles trompeuses.
Nous savons que le mécanisme de compensation n’est pas recevable, car nous ne devons pas être dans une logique comptable de cet ordre. Si l’on suit la logique de calcul puis de compensation de ses émissions de CO2, il reste possible d’acheter à bas coût des arbres à l’autre bout du monde ou des crédits carbone dont la logique même est largement controversée, ou encore de contribuer au financement de projets qui n’auront aucune suite dans le temps, alors que les gaz à effet de serre doivent être stockés sur du long terme et que la préservation de la biodiversité, la plantation de forêts ou la création de tout autre puits de carbone naturel ne peut se faire que sur du temps long. Cela revient donc à encourager un marché lucratif et fictif qui aura beau jeu de s’engouffrer dans la brèche ainsi ouverte, distribuant des certificats de « neutralité carbone » à des entreprises dont l’activité ne peut aucunement prétendre à une contribution mondiale à la lutte contre les effets du réchauffement climatique. 

Nous ne pouvons encourager nos partenaires à prétendre à une neutralité carbone

Voici pourquoi nous refusons d’encourager nos entreprises partenaires à mettre en avant leur “neutralité carbone”, sachant qu’aucun produit n’est neutre en carbone et que prétendre l’avoir rendu neutre par le financement de la plantation d’arbres est un jeu de dupes. Ce que nous soutenons, en revanche, et appelons de nos vœux, est un effort réel et conséquent de chacun des acteurs économiques vers une écologie mondiale réelle, raisonnée et durable. Le travail que nous menons dans nos forêts pour les mener vers un stockage du CO2 présent dans l'atmosphère et dans la terre sur du très long terme est la contribution que nous apportons, à notre échelle, à un effort mondial en vue d’une neutralité carbone planétaire. Dans cette logique, tous les efforts sont pertinents, mais la communication qui est faite par les entreprises autour de ces projets doit être adaptée et incarnée. 
Oui, nous plantons et entretenons des forêts et réalisons des projets de réhabilitation de la biodiversité grâce à de nombreuses entreprises partenaires. Non, nous ne pouvons pas prétendre à une neutralité carbone tant que la somme globale des émissions de CO2 reste supérieure à son absorption dans l’atmosphère. Nous avons un monde en partage, c’est pourquoi il n’est pas possible de garder le regard fixé sur le bout de son nez.