L’extraordinaire forêt de Venise

La forêt de Venise maintient la ville en suspens sur l’eau depuis des siècles.

Théophane Le Méné

Directeur Général
L’extraordinaire forêt de Venise

Pour qui se promène sur le sol dur de Venise, il n’est pas familier de songer que cette ville extraordinaire est édifiée sur des sols mous qui ne la soutiennent que grâce aux innombrables tronc d’arbres plantés sous chaque édifice. La forêt de Venise maintient la ville en suspens sur l’eau depuis des siècles. On la dit menacée au moins depuis l’annexion par Napoléon en 1797. Et pourtant, elle dure et nous verra sans aucun doute disparaître avant de s’enfoncer elle-même sous les eaux. Le vrai secret de Venise, ce sont ces milliards de troncs d’arbres silencieux et cachés.

Venise, la ville paradoxale dont Attila fut l’impetus

“Ce n’est pas logique”, a lâché Léonard de Vinci à propos de Venise, lorsqu’il la quitta après un séjour d’une année. Certes, cette ville, qui passe pour l’un des plus grand labyrinthes au monde et qui repose absurdement sur l’eau, toute édifiée de palais et de maisons plus rayonnants les uns que les autres, comme une pierre précieuse sur un écrin mouvant, n’a rien de logique. Et pourtant, elle tient ! Elle est là, qui aimante le monde entier, qui attire les regards et aiguise les passions. En toute logique, elle ne devrait pas exister. Mais la beauté et la passion font fi de la logique. 
Si Venise existe, nous le devons probablement à Attila. Sans les invasions barbares du Ve siècle, nul n’aurait songé aller installer sa famille sur des îles marécageuses, dans une lagune qui ne devait rien avoir d’attrayant. Mais le déferlement des Goths puis des Huns a forcé les habitants de la Vénétie à se réfugier sur ces îles. Après eux, toutefois, les réfugiés revinrent sur la terre ferme. Certes, il fallut du temps et beaucoup de sueur pour que l’herbe repoussât, mais les hordes avaient passé, on pouvait se rétablir. 
L’arrivée des Lombards, au début du VIe siècle, changea profondément la donne. Non content de raser et piller, comme les autres barbares, ils restèrent. Bloqués sur leurs îles nauséabondes, que certains n’avaient sans doute pas quittées, les Vénètes durent bien s’en contenter. C’était alors les moustiques ou la mort. Venise était née, dans la douleur.

Une ville construite sur de la boue

Comment construire une ville sur des îles marécageuses entrelacées de canaux d’eau saumâtre, et qui s’élèvent à peine plus haut que le niveau de la mer ? C’est dans l’adversité que le génie humain montre toute sa ressource. De plus d’une centaine d’îles instables, de toutes tailles, les pionniers de Venise ont fait la ville la plus somptueuse du monde, la plus harmonieuse et l’une des plus riches, au temps de son apogée. 
Pour construire des maisons sur un sol mou, ils ont imaginé un stratagème dont l’arbre est le socle. Imaginez des dizaines de troncs d’arbres de plusieurs mètres de longs, de quelques dizaines de centimètres de circonférence enfoncés jusqu’au sol dur, après avoir traversé la partie limoneuse. Sur ces madriers de chêne, de mélèze et d’aulne, solidement arrimés les uns aux autres, et enfoncés à coups de masse, une plateforme en bois est posée, afin de niveler et consolider le terrain. 
Renversant les techniques de construction traditionnelles, les architectes vénitiens ont imaginé de concevoir les fondations après avoir édifié la structure en forme de boîte qui soutient l’édifice. Cela permet de faire peser le poids des murs sur les pilotis les plus solidement enfoncés, la “boîte” étant remplie ultérieurement. 

Une ville posée sur une forêt

Pour que tout cela tienne et traverse les siècles, il a fallu des quantités de bois inimaginables. A titre d’exemple, la basilique Santa Maria della salute a nécessité plus d’un million de troncs d’arbres de quatre mètres de long. Quand on sait que Venise a compté plus de 200 églises à son époque de gloire, plus de 400 ponts, des dizaines de palais et hébergé plus de 100 000 personnes, on peine à se représenter ce qu’il a fallu transporter de bois au cours des siècles. A quoi il faut ajouter que jusqu’au XVe siècle environ, les maisons étaient en bois et que jusqu’au XXe siècle, le bois était le matériau principalement utilisé pour le chauffage et la cuisson des aliments. 
Depuis la fin du Moyen Age, les édifices sont principalement construits en brique, matériau plus léger que la pierre, mais là encore, il a fallu du bois pour faire cuire la terre. D’où vient la forêt de Venise ? Les fondateurs de la ville ont d’abord déboisé le littoral qui jouxtait l’île, puis ils sont allés chercher le bois de plus en plus loin. Dans les Dolomites pour commencer, et par la suite en Dalmatie, en Croatie, sur toute la côte adriatique orientale. 
Aujourd’hui, ces côtes ne manquent pas de belles forêts, et l’on ne songe pas sans une certaine nostalgie que leurs ancêtres sont toujours plantés sous la Sérénissime où, totalement immergés, ils ne pourrissent pas, et pourraient encore tenir quelques siècles. Voici un bel exemple d’usage durable du bois.