Le biochar est-il une solution pour les forêts scolytées ?

Là où des forêts sont quasi mortes sur pied, à cause des pathogènes comme le scolyte typographe, le biochar peut-il être une bonne solution d’avenir ?

Théophane Le Méné

Directeur Général
Le biochar est-il une solution pour les forêts scolytées ?

Forestier engagé dans la région où il vit, c’est-à-dire le Grand Est, Arnaud De Grave est très préoccupé par les forêts d’épicéas qui meurent sous les assauts conjugués des sécheresses à répétition et de la prolifération des scolytes typographes. Il aimerait pouvoir aider à valoriser ces forêts d’arbres morts sur pied ou en passe de l’être. Le biochar est une des solutions qu’il explore.

Il y a un dernier point qui te tient à cœur, c’est la valorisation des arbres morts sur pied. Quelles sont tes idées ? 

Arnaud De Grave : Là où je vis, dans l’Est de la France, beaucoup d’arbres scolytés sont morts sur pied. J’ai vraiment envie de leur trouver une alternative au bois de chauffage ou à ce qu’ils soient transformés en piquets de piètre qualité. Donc, je me suis demandé si on ne pourrait pas faire de tout ou partie de ce bois un énorme stock de carbone à conserver. Or, l’un des produits où le carbone diminue le moins dans le temps, c’est le biochar, c’est-à-dire grosso modo du charbon de bois de très bonne qualité. 
L’idée est donc de transformer ces arbres de peu de valeur commerciale en stock de carbone intéressant à double titre : d’abord parce qu’en en faisant du biochar, on conserve le CO2 qui a été capté par les arbres au cours de leur croissance ; ensuite, parce que le biochar est potentiellement un très bon fertilisant pour les sols mais aussi un très bon élément pour conserver l’eau dans les sols. C’est la raison pour laquelle j’ai contacté un consortium de carbonisateurs français pour en discuter avec eux et un stagiaire italien, Pablo Denti, a rejoint l’équipe danoise pour plancher sur le sujet. Il vient de rendre un rapport conséquent qui couvre à la fois les aspects scientifique et économique, mais aussi les verrous de certification.
Toutefois, il en est ressorti que le marché n’était pas encore mûr pour y parvenir. Cependant, Pablo nous a permis de bien progresser en connaissances sur le sujet et nous sommes désormais en contact avec les acteurs du domaine.

Comment conçoit-on du biochar ?

A.D.G : Le principe du biochar, c’est de pyrolyser le bois en évitant la combustion pour ne conserver que le carbone. Autrefois, on mettait le feu à du bois de différente taille et on l’enterrait. Désormais, les carbonisateurs français ont des techniques beaucoup plus efficaces qui permettent aussi de recycler l’énergie en produisant du charbon de très bonne qualité avec un très bon rendement. Mais il faut d’abord découper les grumes scolytées avant qu’elles puissent passer dans la machine. Aujourd’hui, ce n’est pas rentable pour nous. Toutefois, cela pourrait être une manière de stocker durablement du carbone. Il faut, bien entendu, éviter que certains petits malins se mettent à optimiser à outrance et donc planter des arbres pour n’en faire que du biochar pour stocker le carbone. Mon idée, c’est d’utiliser des arbres déjà sur pied et dévalorisés pour éviter qu’ils finissent uniquement en bois de chauffage, rejetant tout le carbone absorbé au cours de leur vie. 

Tu gardes l’espoir d’y arriver un jour ?

A.D.G : Un problème auquel je fais face aujourd’hui est que les carbonisateurs vendent leur charbon au poids, or l’épicéa n’est pas dense, donc donnera un charbon léger, peu rentable, alors qu’il aura probablement fallu la même énergie pour le transformer qu’un bois dense. On ne sait pas encore vraiment comment résoudre toutes ces difficultés. Le marché n’est pas prêt, c’est un peu dommage, mais il le sera sans doute dans quelques années. C’est pourquoi, il est utile d’y travailler et de planter des graines qui ne germeront peut-être pas tout de suite et ne porteront sans doute aucun fruit avant dix ans ou plus, ce qui n’est pas une raison pour ne pas s’en préoccuper maintenant. Même si EcoTree n’a pas vocation à faire elle-même ce travail de carbonisation, nous pouvons nous renseigner, collecter des informations à ce sujet et les faire circuler dans la filière forêt-bois. Comment cela pourrait fonctionner d’un point de vue économique pour accoucher d’un nouveau levier écologique, c’est à quoi il est important de réfléchir dès aujourd’hui. Ce pourrait être un nouveau débouché très intéressant pour la forêt, surtout dans le cas d’arbres morts sur pied de sécheresse ou d’attaques de parasites, ce que les bouleversements climatiques peuvent hélas nous promettre. Si le biochar pouvait être une alternative intelligente (c’est-à-dire à la fois économiquement rentable et écologique) au bois-énergie, ce serait une bonne chose. Bien sûr tout cela doit s’intégrer dans une démarche d’analyse du cycle de vie totale, avec transports, etc. Il ne s’agit pas de créer de nouvelles sources d’émissions de dioxyde de carbone !
La résilience, qu’elle soit écologique ou économique, passe par la diversification. Plus nous avons de cordes à notre arc, plus nous serons à même de mieux récolter les fruits de notre travail si l’une des cordes casse. 

Pourrait-on développer cela en lien avec l’agriculture ?

A.D.G : Il serait intéressant de créer une filière au sein de laquelle on récolterait le bois de faible valeur qu’on transformerait en biochar de diverses tailles et qualités qui seraient vendues à différents clients : ceux qui en prendraient un peu pour mettre dans leur jardin ; ceux qui en prendraient davantage pour mettre dans leur champ et une autre catégorie de clients qui paieraient pour que ce biochar soit enterré afin de stocker le carbone à très long terme. Il faudrait alors que le gouvernement accepte cela comme une manière pérenne de stocker le carbone. Il reste “un petit peu de travail”, mais tous les espoirs sont permis !