Le hêtre sous la plume de Jean Giono

Des racines et des feuilles : Des arbres à travers la littérature

Vianney avec Vianney
EcoTree vous emmène à la découverte des arbres qui ont marqué la littérature et des auteurs qui ont su trouver les mots justes pour les mettre en valeur.
Jean Giono
Avec Alphonse Daudet, Marcel Pagnol et Henri Bosco, Jean Giono (1895 -1970) est l’un des plus célèbres écrivains de la Provence. Son roman le plus connu est Le Hussard sur le toit, mais il fut l’auteur d’autres nombreux écrits, dans lesquels il célébra souvent la nature, sa beauté, sa grandeur, ses bienfaits. Un roi sans divertissement, dont EcoTree vous propose aujourd’hui un extrait, se déroule dans les montagnes du Vercors. Nous sommes ici au tout début du roman. Le narrateur, passant à proximité d’une scierie, s’attarde sur la description d’un hêtre majestueux, qui domine tous ses congénères en hauteur et en beauté. Jean Giono est un véritable précurseur de l’écologie : dès le début du XXe siècle, dans une société qui s’urbanise à grande vitesse, il attire l’attention sur le danger que représente la perte du sens de la terre et de la nature. Voici deux autres de ses ouvrages à retenir, où la nature a une place particulière : Les vraies richesses (1936), véritable plaidoyer pour la vie à la campagne, et surtout, un roman qui semble avoir été écrit pour nous : L’homme qui plantait des arbres (1953). Bonne écoute, et bonne lecture !

Le hêtre de la scierie n’avait pas encore, certes, l’ampleur que nous lui voyons. Mais, sa jeunesse (enfin, tout au moins par rapport avec maintenant) ou plus exactement son adolescence était d’une carrure et d’une étoffe qui le mettaient à cent coudées au-dessus de tous les autres arbres, même de tous les autres arbres réunis. Son feuillage était d’un dru, d’une épaisseur, d’une densité de pierre, et sa charpente (dont on ne pouvait rien voir, tant elle était couverte et recouverte de rameaux plus opaques les uns que les autres) devait être d’une force et d’une beauté rares pour porter avec tant d’élégance tant de poids accumulé.

Il était surtout (à cette époque) pétri d’oiseaux et de mouches ; il contenait autant d’oiseaux et de mouches que de feuilles. Il était constamment charrué et bouleversé de corneilles, de corbeaux et d’essaims ; il éclaboussait à chaque instant des vols de rossignols et de mésanges ; il fumait de bergeronnettes et d’abeilles ; il soufflait des faucons et des taons ; il jonglait avec des balles multicolores de pinsons, de roitelets, de rouges-gorges, de pluviers et de guêpes.

C’était autour de lui une ronde sans fin d’oiseaux, de papillons et de mouches dans lesquels le soleil avait l’air de se décomposer en arcs-en-ciel comme à travers des jaillissements d’embruns. Et, à l’automne, avec ses longs poils cramoisis, ses mille bras entrelacés de serpents verts, ses cent mille mains de feuillages d’or jouant avec des pompons de plumes, des lanières d’oiseaux, des poussières de cristal, il n’était vraiment pas un arbre. Les forêts, assises sur les gradins des montagnes, finissaient par le regarder en silence. Il crépitait comme un brasier ; il dansait comme seuls savent danser les êtres surnaturels, en multipliant son corps autour de son immobilité ; il ondulait autour de lui-même dans un entortillement d’écharpes, si frémissant, si mordoré, si inlassablement repétri par l’ivresse de son corps qu’on ne pouvait plus savoir s’il était enraciné par l’encramponnement de prodigieuses racines ou par la vitesse miraculeuse de la pointe de toupie sur laquelle reposent les dieux.

Les forêts, assises sur les gradins de l’amphithéâtre des montagnes, dans leur grande toilette sacerdotale, n’osaient plus bouger.

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